Patrick Deville. La Tentation des armes à feu. Seuil, 140 p.

Deux ans après Pura Vida, roman ambitieux et complexe où il retraçait les destinées violentes des héros et des traîtres des révolutions latino-américaines (lire SC du 31.01.2004), Patrick Deville revient avec un petit livre plein de coups de feu et de mélancolie. Un de ces textes concis, élégants, narquois, à la structure subtile et à la phrase très travaillée, qui ont fait sa réputation chez Minuit, éditeur de ses cinq premiers romans. Frère de l'auteur, le narrateur de La Tentation des armes à feu, un voyageur qui se défend d'être sentimental, court à nouveau le monde et les marchés aux puces, comme pour «y découvrir une vieille raison de vivre soldée mais en assez bon état».

Il aura fallu sept ans à ce narrateur pour nous raconter la fin, par consentement mutuel, de ses impossibles amours avec la «Grande Infante de Castille». Sept ans et les quatre arrêts sur images de ce récit mouvant et très concerté, sorte de jeu de piste plein de «courts-circuits mnésiques» qui mènent le lecteur à sa résolution désenchantée, de coup de pistolet en coup de pistolet, comme le ferait «une chanson d'amour réaliste, un boléro, qui commence bien et qui finit mal».

Le projet du livre, même s'il «manque de clarté», est résumé à mi-parcours, p. 79: il s'agit d'évoquer la disparition par les armes à feu, au Caucase, d'un grand nombre de poètes russes et de relier cette disparition à l'image d'un homme tenant deux revolvers sur le pas d'une porte à Montevideo, ainsi qu'au souvenir d'une femme brune, à des images de vieux films, des chansons populaires, un livre d'Aldous Huxley cité par une blonde chanteuse hitchcockienne... Tout cela y est en effet, et bien plus encore!

Chacun des chapitres, sauf le dernier, porte (comme dans Pura Vida) sur la «vie & mort» d'un personnage, réel ou fictif. Peut-on arrêter le temps? C'est au fond la grande question que se pose Deville, pour qui le temps constitue la matière même du roman, bien plus que l'espace qui met pourtant en branle son imagination. D'où ces incessants allers et retours entre le présent et le passé, proche ou lointain, tel ce travelling arrière qui ramène le narrateur flânant en 1998 dans Montevideo dans l'Uruguay de 1976, grâce à l'image du Che peinte sur le rideau métallique d'un garage: un vertige le saisit, semblable à celui éprouvé par le romancier Fanning, héros d'Après le Feu d'artifice d'Aldous Huxley, à l'idée de vivre peut-être désormais «dans un espace-temps inatteignable, un monde parallèle, une volière de l'autre côté de l'univers» (on notera que le narrateur ne collectionne pas seulement les oiseaux, mais aussi les cours d'eau et rivières du monde ou les citations sur le bleu - ce qui lui autorise une plaisante algarade fictive, attisée par la vodka, entre Wassily Kandinsky et Yves Klein).

Une brune fuyante et une blonde cinglée, un livre depuis longtemps épuisé et la photo oubliée de Baltasar Brum (président du Conseil uruguayen qui se suicida en 1933), l'Arabie et l'Atlantique, Staline et Hitchcock, El País et le Baku Sun, le Sorocabana et le café Mozart, Dumas et Lautréamont, la vaseline inventée à partir du pétrole par Ludwig Nobel (frère d'Alfred) et l'écharpe blanche d'Isadora Duncan, tous ces éléments apparemment hétéroclites se croisent et se répondent jusqu'au finale du récit, qui se conclut par un tour de danse nostalgique sur un parking nocturne. Cet adieu définitif à la «Grande Infante de Castille» fait rêver le narrateur à la balle perdue d'un sniper. Car «les armes à feu, comme l'alcool, sont des promesses de paradis qu'on implore quand rien ne va plus mais aussi quand trop de bonheur vous submerge».