Un Tigre tamoul fait le ménage

Drame «Dheepan» de Jacques Audiard est un drôle de drame de l’immigration

La Palme d’or de Cannes se prête à diverses lectures

D’avis général, Jacques Audiard faisait partie des «palmables», c’est lui qui l’a eue. Vraiment pour ce film-là ou eu égard à son statut d’habitué du Festival de Cannes (Prix du scénario en 1996 pour Un Héros très discret, Grand Prix du jury en 2009 pour Un Prophète, et simple sélection en 2012 avec De rouille et d’os)? Un doute subsistera. A 63 ans, le cinéaste français a donc obtenu avec Dheepan la Palme d’Or dont il rêvait, des mains des frères Coen qui plus est, mais peut-être pas d’une manière aussi indiscutable que souhaité. Dès avant l’annonce, des voix discordantes se sont en effet élevées, de la part des sceptiques de toujours (Libération, Les Inrocks, Les Cahiers du cinéma) mais aussi d’autres plus favorables jugeant ce 7e opus mineur. Faut-il dès lors se précipiter pour voir un film aussi mal-aimé?

Pour nous, c’est oui sans l’ombre d’un doute, même si à la revoyure on comprend mieux ce qui peut gêner. Côté formel, jamais Jacques Audiard n’a paru aussi maître de sa mise en scène, laquelle a définitivement pris le pas sur l’art du scénario dont le fils de Michel était issu. A la fois d’une efficacité et d’une beauté rares, elle se montre admirablement discrète et allusive pour raconter ce drame d’émigrés tamouls en France. Mais d’un autre côté, le parcours esquissé d’un ex-combattant en quête de paix qui se retrouve forcé de reprendre les armes peut paraître d’une légèreté politique coupable. Cela dit sans aller jusqu’à soupçonner Audiard d’idéologie fascisante, comme l’ont fait certains…

Au début, pas de problème. Au contraire, tout épate dans l’économie de moyens avec laquelle le cinéaste évoque l’adieu aux armes, au Sri Lanka, de l’officier rebelle. Devant le bûcher qui consume les corps de camarades, on le voit simplement ôter son uniforme et se détourner. Puis, nous voilà dans un camp de réfugiés où une jeune femme cherche un enfant. Pas le sien, mais un orphelin. Pour finir, elle se présente devant un officiel avec une fillette de 9 ans et se fait enregistrer comme famille candidate à l’exil avec un «mari» qui n’est autre que l’homme vu auparavant. Art de l’ellipse et du contre-pied. En ­une poignée de plans-séquences, Audiard suggère l’amertume de la défaite, le déracinement, l’identité troublée (ils ont hérité des passeports d’une famille tuée) et le mensonge nécessaire pour atteindre l’eldorado occidental, ou du moins sa promesse de paix.

Un peu plus tard, on retrouve celui qui se nomme désormais Dheepan vendeur de rue à Paris, pourchassé par la police. C’est qu’au centre-ville les immigrés font tache! Les formalités du statut de demandeur d’asile arrangées par un traducteur jouant double jeu, notre homme trouve du travail en périphérie, comme concierge d’immeubles. Sauf que la riante cité du «Pré» s’avère vite être une banlieue livrée à elle-même, sorte de zone de non-droit (fantasmatique?) contrôlée par un gang.

Pourtant, même si on peut dès lors prévoir la suite, Audiard traduit si bien le point de vue décalé des nouveaux venus et s’attache tant à la difficile instauration entre eux d’un semblant de vie familiale qu’on est conquis. Où d’autre a-t-on vu une chronique de l’exil aussi réaliste et sensible? L’espoir d’une vie meilleure, le désir de s’intégrer coûte que coûte, mais aussi la fierté blessée, la déception, le fossé culturel, le mal du pays et l’amour empêché, tout est là. Avec l’aide d’un formidable trio de comédiens amateurs, malgré leur peau foncée et leur langue inconnue, Audiard nous met du côté de ces «invisibles» par excellence – encore plus que les Africains et Orientaux qui forment l’essentiel de la population des banlieues françaises.

Sans broncher, Dheepan nettoie les escaliers, sort les poubelles, répare l’ascenseur, trie le courrier et balaie le local des petites frappes désœuvrées. De son côté, après avoir placé non sans difficulté la petite Illayaal à l’école, Yalini trouve un job auprès d’un Maghrébin catatonique, M. Habib (un caméo du réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi). Mais dès le retour de prison d’un caïd local, les choses se gâtent.

Depuis leur fenêtre, Dheepan et Yalini assistent à la bruyante fête, ponctuée de coups de feu, «comme au cinéma», remarque-t-elle. Campé par l’inquiétant Vincent Rottiers, ce personnage douteux muni d’un bracelet électronique qui loge chez M. Habib ne semble quant à lui pas indifférent à la jeune femme. Irrécupérable, il considère avec un regret teinté de fatalisme la guerre des gangs rallumée par son retour. De son côté, Dheepan subit. Déjà humilié au quotidien par les dealers et brutalisé par un compatriote qui voit en lui un traître, l’ancien Tigre de libération finit par craquer après que son «épouse» l’a cruellement remis à sa place.

C’est là que le film quitte définitivement le strict réalisme pour un final qui n’est pas sans rappeler ceux de Taxi Driver ou d’Un Justicier dans la ville (Death Wish). Virilisme idiot et béquille d’un cinéma de genre qui cachent mal une idéologie du «nettoyage au Kärcher»? Et puis, que faire de l’épilogue anglais, si idyllique que même comme rêverie post-mortem, il paraîtrait encore naïf? Sans compter que tout ce scénario va à l’encontre du parcours réel de son interprète, Antonythasan Jesuthasan, lui-même ancien combattant tamoul devenu un écrivain reconnu en France…

Bref, avec ce final ambigu (même formidablement filmé), qui brouille le sens de sa fable, Audiard manque le chef-d’œuvre qui paraissait à sa portée, n’arrangeant pas son cas auprès de ses détracteurs. Que ne s’est-il pas plus laissé inspirer par le dieu-éléphant Ganesh, emblème de la sagesse si joliment évoqué plus tôt dans le film!

VVV Dheepan, de Jacques Audiard (France, 2015), avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Faouzi Bensaïdi, Marc Zinga. 1h54.

Que faire de l’épilogue anglais, si idyllique que même comme rêverie post-mortem, il paraîtrait encore naïf?