Proses autobiographiques

Le diable de Marina Tsvétaéva

Le tome I de ses œuvres traduites en français apporte un peu d’ordre dans des parutions disparates, magnifiques parfois, de l’immense poète russe qui, en fait, n’a jamais écrit que sur elle-même des textes mêlés de fiction, d’enfance et d’irréparable.

Genre: Autobiographie
Qui ? Marina Tsvétaeva
Titre: Prose autobiographique
Titre Original: Œuvres, tome I
Sous la dir. de V. Lossky et T. Todorov
Langue: Trad. de Nadine Dubourvieux, Luba Jurgenson et Véronique Lossky
Chez qui ? Seuil, 602 p.

Les mots! les mots! chez Marina Tsvétaéva ils brûlent! Il y fait toujours midi, et un «midi de flamme»! Sonetchka, l’amie, l’amie-amante de Marina, cette ­actrice à qui Marina dédie un de ces textes-comptines, confessions d’amou­reux, battements du cœur et du mythe qui sont inclassables et font de sa prose l’autre face de sa poésie – Sonetchka ne déclare-t-elle pas: «Tous les vers écrits sur cette terre parlent de moi; Marina, ils ont tous été écrits pour moi, adressés à moi, Marina! Marina, vous qui êtes poète, dites, est-ce que c’est vraiment important qui écrit? Y a-t-il vraiment quelqu’un qui écrit?»

Oh, il ne s’agit ni d’écriture automatique, ni de langue qui tisse son texte sans auteur, ce n’est ni surréalisme, ni structuralisme! c’est plutôt une possession à l’antique par les Ménades, des envois de passion comme on envoie une ballade… Sonetchka regarde la main de Marina et veut l’embrasser. Parce que cette main a redessiné le monde, a comblé le vide de la vita incognita, a dérobé le feu du monde, le feu d’Héraclite… Sonetchka, en réalité Sofia Holiday, actrice au IIe Studio du Théâtre d’Art de Moscou, eut un moment de gloire vers 1916, puis sombra dans le destin d’une actrice provinciale… Entre les deux le feu avait passé, et il revit dans ce texte fou, qui est un monument et une danse de derviche: «Ah Marina, j’aime tellement aimer! C’est une folie combien j’aime être celle qui aime!»

L’amour sans l’objet, l’amour pur perdu dans le moi brûlant! C’est Sonetchka Holiday, autrement dit c’est Marina Tsvétaéva… Et quelle épreuve désorientante pour les objets d’amour – hommes ou femmes –, victimes d’une dévoration pour laquelle il n’est pas de mot adéquat (engouement est faible, amour est faux, possession magique est proche). L’amour comme une mort programmée, une fin écrite dès avant l’embrasement, une âme aspirée du verre par une paille: «Un verre vide, et l’on aspire toujours! et l’on ne produit plus que de la buée.»

Avec ces Œuvres complètes de la prose de Tsvétaéva que nous offrent les Edtions du Seuil, et dont voici le tome 1, Tzvetan Todorov et Véronique Lossky apportent enfin un peu d’ordre dans des parutions disparates, magnifiques parfois – celles de Clémence Hiver en particulier. Dommage que l’on ait oublié de nous indiquer qui a traduit quoi dans ce premier tome: preuve de plus que Marina brouille toujours les esprits!

«Mon Pouchkine!», «Mon Biély!», «Mon diable!» – les proses de Tsvétaéva sont enfantines, égocentriques et saturées de vision poétique. On sait à peine l’heure qu’il est dans la vie; on est en pleine «Tempête de neige», comme dans le récit de Pouchkine. Ça souffle et les congères poétiques s’accumulent sur le texte, sur Marina, sur ses amis et amies. On ignore tout du dénouement: «Si l’on m’avait dit ça, non seulement je ne serais pas venue, mais c’est au monde que j’aurais refusé de venir!»

«Le Diable» d’abord, celui qui habite en haut dans la chambre de la grande sœur, Valérie. Un diable qui fait des farces, qui empêche toujours d’arriver jusqu’aux âmes mortes quand on lit Gogol, qui saupoudre de petits sabots le carreau de la chambre, rue des Trois-Etangs, un diable chaud, intime, bien plus ami que Dieu, parlant allemand comme le roi des Aunes, protégeant Heidi, la petite fille retournée dans les montagnes.

«Les flagellantes», lumineux souvenir du paradis de Taroussa, pendant les vacances d’été, avec les visions étranges de ces «mendiantes» d’un autre âge, «La maison du vieux Pimène» centrée sur le vieux professeur Ilovaïski, grand-père par le premier mariage du père, «Mon père et son musée» dont le héros, légèrement persiflé, est précisément le père, professeur ­suranné, dont la passion fut de fonder le musée de moulages d’antiques de Moscou – aujourd’hui Musée Pouchkine –, et puis les superbes textes-souvenirs sur les poètes: Volochine, Mandelstam, Kouzmine, tout un «Age d’Argent» russe qui défile dans la singulière stéréoscopie de Tsvétaéva.

Ces proses-poèmes ne parlent que de Marina, mais Marina contient le monde entier, contient Pouchkine, le théâtre-studio de Vakhtangov, l’amour fou pour les «réprouvés»: l’Aiglon, la petite fille des Nuits blanches, Jeanne d’Arc, ou Napoléon – à Sainte-Hélène, bien sûr, pas celui d’avant l’échec…

L’échec est sa victoire, la cruauté – sa volupté. Elle vit avec la littérature comme avec la ration de survie dans Moscou affamée et grelottante de 1919. Ce n’est pas le pain quotidien qu’elle demande au Père, bien qu’elle ait deux fillettes à nourrir et que Serge, son mari, disparu au front, soit parti avec les Blancs, mais c’est le «miracle quotidien»: «Notre Père qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd’hui notre miracle quotidien!»

Et le miracle est donné, bien sûr, même s’il fait fuir les proches, les amis, les amants, tous épouvantés, sauf le sage Volochine, par l’incapacité à vivre «normalement» de cette âme de feu qui ne conjugue les verbes qu’au «conditionnel poétique». Et lorsque dans Berlin de 1921 avec ses cohortes de réfugiés russes, son inflation folle, ses cabarets où l’on fox-trotte à épuisement, elle rencontre un autre possédé de poésie, un autre inapte à la vie, le poète russe Biély, lui aussi aborigène déporté de ce quartier professoral de l’Arbate, à Moscou, qui figure dans leurs deux œuvres, il naît le plus beau de tous les textes: «l’Esprit captif». Petite fille elle priait pour le poète Blanc (Biély). Adolescente, elle avait connu Assia Tourguenev, qui allait, en 1911, s’enfuir avec ce poète. Marina, jalouse – d’Assia, pas de Biély! – avait prié, supplié: «Ne partez pas avec lui!»

La rencontre, la vraie, avec Biély eut lieu à Berlin en 1922, au Pragerdiele. Elle est inondée d’extase par les yeux de Biély, et elle lui raconte le mythe qu’il fut pour elle enfant. Aveu d’un besoin mutuel d’assouvissement poétique, d’une ingérence dans les âmes jusqu’à leur dévoration Au Pragerdiele, durant toute une nuit de tumulte chantant et dansant, c’est un «coup de foudre» poétique et amoureux. Ou les deux: quelle différence? Les mystérieux schémas de Biély hachurent la nappe en papier. Ils sont dans «l’étuve à vers», la même que celle où Pouchkine écrivait Boris Godounov, et peu importe si ce trou banlieusard s’appelle Zossen ou Berlin.

Avant de rentrer en URSS, l’esprit captif écrivit à Marina, il aurait aimé loger à côté d’elle, où que ce fût: «Ma toute proche, j’ai juste besoin que derrière la cloison il y ait du vivant!» Marina avait trouvé plus souffrant qu’elle, plus captif qu’elle. Il en naquit ce texte magnifique. Ce premier tome dit rassembler la «prose autobiographique» du poète. Mais à vrai dire Marina n’écrit jamais que sur elle, c’est toujours sur elle-même que le vivant est prélevé, du vivant nu, du vivant souffrant, mêlé de poésie, de fiction, d’enfance, d’irréparable…

«Si l’on m’avait dit ça, non seulementje ne serais pas venue, mais c’est au monde que j’aurais refusé de venir!»

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