Au moment précis où tout le monde aspire à s’envoler vers les fêtes de fin d’année, l’alerte au smog qui sévit un peu partout nous ramène brusquement le nez par terre. Il va donc falloir aussi se méfier de l’air qu’on respire, comme si les problèmes ne suffisaient bas.

Avec ses particules tueuses, la menace est à prendre au sérieux. Elle laisse surtout avec un fort sentiment d’impuissance – faudra-t-il se barricader chez soi? –, et même de désarroi: n’est-ce pas un peu comme si notre environnement physique se retournait contre nous et rendait le monde largement inhabitable? Par notre faute, s’il est nécessaire de le préciser. Les rapports compliqués de l’humanité avec l’air qu’elle respire, en y puisant la vie ou des maladies, ont une longue histoire, qui serait sans doute belle à écrire.

Connaître l’homme

La prise de conscience de leur importance remonte en tout cas assez loin dans le passé, puisqu’elle date des origines de la médecine occidentale, entendue comme discipline autonome, entièrement finalisée à élucider les maux du corps humain. Vers 420 av. J.-C, Hippocrate lui consacre le point de départ d’un de ses traités principaux, Des airs, des eaux et des lieux. Le «père de la médecine» part de cette idée simple et fondatrice: pour posséder la discipline, il faut connaître son objet, à savoir l’homme, et pour connaître l’homme, il faut savoir comment il réagit à son environnement.

Car la nature humaine, si elle est unique, a par contre autant de déclinaisons qu’il y a de lieux où elle se développe, avec leurs variations géographiques et climatiques. Comme ces différences entraînent à leur tour une multiplicité de modes de vie, on voit qu’Hippocrate jumelle la médecine et l’anthropologie, dont il jette les bases en passant, l’étude du corps humain étant inséparable de celle du groupe culturel où il s’inscrit.

Cartographie

Dans le traité en question, il commence donc par examiner à quels genres de maladie les conditions locales exposent les habitants d’une ville: sa position par rapport au soleil, le type de vent qui souffle, la qualité des eaux. Il finit ainsi par proposer une véritable de cartographie de l’humanité connue en fonction de ses habitats. Si les maladies en constituent le centre, c’est parce qu’elles sont le nœud négatif qui exprime, mieux que tout autre, le lien fondamental qui les unit.

Et celui-ci se rappelle aujourd’hui à notre bon souvenir, sous la forme invisible des particules fines ou des oxydes d’azote. Comme à l’époque d’Hippocrate, les maladies qu’elles provoquent disent quelque chose d’essentiel sur le rapport que nous entretenons avec notre environnement, avec les lieux qui nous servent de cadre de vie. Mais à partir de là, les dissemblances éclatent.

Lien subtil

La première, c’est que le rapport avec notre environnement s’est inversé: l’activité humaine l’a entièrement refaçonné, au point que c’est d’elle que proviennent désormais les menaces qui planent sur notre santé. La seconde est peut-être encore plus perturbante: alors qu’Hippocrate décrivait une humanité hétérogène, dont les maladies s’expliquaient par les différences de milieux, le fléau majeur de la pollution aérienne touche aujourd’hui, lit-on, 92% des habitants du globe, avec les mêmes causes et les mêmes conséquences, peu importe où l’on vive. En d’autre mot, un lien subtil s’est transformé, voire perdu, et la pollution nous impose aussi d’en penser les conséquences.