Exposition

Dialogues de rhinocéros, entre art brut et taxidermie

Une petite exposition au Musée cantonal de zoologie met en miroir les rhinocéros empaillés récemment restaurés avec les œuvres d’un artiste d’art brut, obsédé par l’animal

Est-ce la protubérance affûtée sur son museau, faite pour charger? Ou sa cuirasse, digne d’un gladiateur du Colisée? Longtemps associé à la mythique licorne, le rhinocéros reste un animal étrange, mi-menaçant mi-féerique. Une opinion que partageait Gaston Dufour, artiste français d’art brut: fasciné par le mammifère, il a passé six ans de sa vie à ne dessiner que lui.

Interné jeune dans un hôpital psychiatrique de Lille, en 1940, Gaston Dufour a commencé par esquisser des rhinocéros sur de petits bouts de papier, en cachette. Des représentations fantasques, où la bête est parfois difficilement reconnaissable mais toujours affublée d’une même corne, d’oreilles disproportionnées, de lourdes pattes – leur nombre est variable – et d’une langue tirée. Son infirmière finit par découvrir les œuvres, qu’il garde précieusement dans la doublure de sa veste, alors on lui offre des tubes de gouache. Dufour réinventera désormais ses rhinocéros en couleur, de plus en plus déstructurés, étirés, disproportionnés.

«On est au seuil de l’abstraction, note Lucienne Peiry, historienne de l'art et ancienne directrice de la Collection d’art brut. Cet homme presque inculte, mis à l’écart dans un hôpital où il mourra en 1966, trouvait là une échappatoire sublime. Il se faisait en quelque sorte la belle avec son rhinocéros!» Le peintre et collectionneur d’art brut Jacques Dubuffet, qui découvrira et récupérera ultérieurement ces dessins, y verra «un mystère alarmant», ajoute Lucienne Peiry.

Blanc et noir

Mais pourquoi Gaston Duf, comme on l’appelle, était-il hanté par cet animal qu’il n’avait jamais vu, à part au cinéma? Les prémices de la petite exposition Rhinocéros féroce? naissent de cette interrogation, et d’un hasard de calendrier: les deux spécimens empaillés que possède le Musée cantonal de zoologie, à Lausanne, viennent justement d’être restaurés. La mise en scène est toute trouvée. «Etre confronté physiquement à cet animal, tellement massif et impressionnant et qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec des yeux d’enfant, c’est mieux comprendre l’obsession que nourrissait l’artiste à son égard, explique Lucienne Peiry, commissaire de l’exposition. En mêlant les savoirs, on rend abordable la compréhension de ces œuvres.»

C’est donc deux rhinocéros d’Afrique qui nous accueillent au cinquième étage du Palais de Rumine. Un blanc – en réalité, il est gris, son nom provient d’une mauvaise traduction de l’afrikaans, «wijde» signifiant «large» et non «white» – et un noir. «On connaît l’histoire de celui-ci, détaille le directeur du Musée cantonal de zoologie, Michel Sartori. En 1937, une commande a été passée par le musée lausannois à un chasseur, qui l’a tiré au Kenya. Une pratique qui paraît totalement dépassée aujourd’hui!»

Folies orthographiques

Immortalisé au pas de charge, le spécimen blanc est entouré de deux demi-boîtes, qui semblent l’avoir libéré à l’instant. C’est là que sont exposés une trentaine de dessins de Gaston Dufour, prêtés par la Collection de l’art brut. Les monstres protéiformes de l’artiste dialoguent merveilleusement avec les animaux naturalisés. On réalise à quel point le quadrupède de Gaston Dufour s’est mué en chimère, à cils et à replis, loin de la réalité zoologique – sur les dessins, les yeux du rhinocéros sont toujours grands et ronds, alors que l’animal est quasiment aveugle.

«On le voit en pleine quête. Ses œuvres sont comme un laboratoire», s’enthousiasme Lucienne Peiry. Une quête intense… et orthographique aussi, puisque Gaston Dufour accompagne ses dessins d’intitulés extravagants, du «Rinâûçêrshôse» au «Rhin’-hhhâûçeros». Folie ou espièglerie? Eclairée par cette petite exposition, la relation entre l’artiste et l’animal garde une jolie part de mystère.


«Rhinocéros féroce?» Musée cantonal de zoologie, Lausanne. Ma-di 10h-17h, jusqu'au 23 février 2020. Entrée libre. Visite commentée le 17 novembre à 15h.

Publicité