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Marcus Miller à Montreux, 14 juillet 2016.
© JEAN-CHRISTOPHE BOTT

MJF

Les diamants sonores du Montreux Jazz sont éternels

15 millions de francs, jusqu'à 100 personnes impliquées durant 8 ans: la numérisation des archives du MJF représente une colossale entreprise. Alors que le festival s'est achevé samedi, récit d'une entreprise culturelle et technologique

Retour à Claude Nobs, lui toujours, agitateur visionnaire, homme de marketing, gourmand de musiques et de technologies. Il faisait enregistrer les concerts de Montreux sur plusieurs supports, souvent trois, dont le standard du moment et, si possible, le moyen le plus en pointe. Le Montreux Jazz Festival (MJF) s’est déployé avec le disque vinyle 33 tours, craquant sous les pointes de diamant, d’innombrables genres de bandes audio, l’U-Matic en vidéo, la VHS, la haute définition…

Un concert, c’est une belle flambée, puis vient la queue de cette comète, le souvenir pour les festivaliers, les données matérielles du son et de l’image. Avec les nombreux défis que cela pose, à l’ère où les formats de stockage durent à peine plus longtemps qu’un bœuf entre musiciens coriaces.

Claude Nobs a signé un accord avec Patrick Aebischer en 2008. C’est déjà lointain. Le président de l’EPFL place le curseur de la durée bien plus loin: «L’EPFL devrait être encore là dans 100 ans. Notre travail a permis à ces 10 000 bandes, qui représentent une grande partie de l’histoire de la musique de ces cinquante dernières années, enregistrée en différents formats, d’avoir un avenir.»

Un festival technologique

Convergence d’obsessions, le directeur d’une école polytechnique qui veut aussi la positionner sur le champ culturel, et le créateur d’un festival soucieux d’assurer la pérennité des moments du creux de la nuit. Tout autant que de valoriser sa marque: directeur de la Claude Nobs Foundation, son partenaire Thierry Amsallem note que «pour une entreprise, même culturelle, l’image est une manière de raconter son histoire. Claude avait compris cela il y a cinquante ans.» Et puis, «Montreux a toujours été technologique». Le projet EPFL n’est qu’un prolongement naturel des concerts.

Images et sons. Quarante-neuf années de MJF, jusqu’à la fête de cette année, représentent 5000 heures de bandes sonores, 5000 heures de vidéo, pour les concerts de 4900 groupes différents. Ces données pèsent 3 pétaoctets, soit 3000 téraoctets (To). En tout, pour travailler la matière brute que représentent les archives du festival, les experts du Metamedia Center de l’EPFL, qui abrite le projet Montreux Jazz, disposent de 14,5 pétaoctets, 14 500 To. Autant que la masse générée par l’énorme accélérateur de particules du CERN pendant une année. Le volume se révèle considérable, car d’emblée les responsables du projet ont voulu conserver les moments musicaux en format non compressé.

Des bandes inscrites au patrimoine mondial

Le patrimoine de Montreux est désormais stocké sur trois supports. D’abord, deux jeux de bandes – oui, elles s’utilisent toujours –, dont l’un est abrité à Caux, l’autre à l’EPFL. Et pour le tout numérique, un serveur conçu à l’origine par une start-up belge, reprise l’année passée par Western Digital, l’un des géants du stockage électronique.

La préservation des mémoires de Montreux n’est que la première étape; il faut ensuite les indexer, pour s’y retrouver dans les méandres des sons et des images. Responsable de l’unité à l’EPFL, Alain Dufaux résume: «C’est la première fois qu’un festival a collaboré avec une école telle que l’EPFL. Le défi était d’assurer la pérennité des archives. A présent, le challenge réside dans le fait qu’une fois la numérisation terminée, il faut garder pour des décennies les supports ainsi que la base de données.»

Les archives sont entrées dans une liste patrimoniale mondiale de l’Unesco en 2013. Leur numérisation totale sera achevée à la fin de l’année. L’opération a mobilisé une dizaine de personnes à l’EPFL. L’entreprise a eu ses cahots. A l’heure où chaque vedette, même bonsaï, est flanquée d’avocats, la gestion des droits tourne au casse-tête. Il a aussi fallu convaincre les artistes eux-mêmes, «qui craignent la technologie», note Thierry Amsallem, lequel s’enflamme: ce dont il est question, c’est «d’évangélisation de la culture».

15 millions de francs

Le cheminement financier du projet n’a pas non plus été de tout repos. Cette sauvegarde a d’abord été envisagée pour un financement européen, qui n’est pas venu. Au total, elle a coûté 15 millions de francs, issus exclusivement du secteur privé. Ce patrimoine est une mine d’or, mais Patrick Aebischer relativise: il n’y a pas d’exigence de retour sur investissement.

Thierry Amsallem nuance également: «Je ne vois pas de grandes rentrées. Eagle Vision, notre diffuseur [qui édite par exemple les DVD de concerts, ndlr], a été racheté par Universal. Cela élargit considérablement l’horizon, mais nous touchons peu. En revanche, c’est primordial pour le marketing.» Et de citer le nombre de 300 millions de vues cumulées sur YouTube, ou l’expansion de la marque Montreux dans la médiasphère mondiale: «Quand BB King est mort, avant d’avoir des images pour lesquelles elles avaient les droits, les TV ont massivement diffusé le clip de Montreux.»

Les déclinaisons de la musique

De fait, à la fondation comme sur le campus, l’aboutissement de la numérisation n’est pas vécu comme une fin, mais un début. Les projets de recherche utilisant la matière Montreux se multiplient, «et ils trouvent leurs propres financements», relève encore Thierry Amsallem.

Au total, le projet MJF a mobilisé une centaine de personnes à l’EPFL, en traitement du signal, architecture, design, ou du côté des maîtres des algorithmes, à la fois pour l’indexation ou le traitement des demandes des internautes mélomanes. Alain Dufaux s’enthousiasme: «C’est une source unique de matériel audiovisuel. Imaginez par exemple ce que l’on peut en faire en matière de neurosciences, dans l’étude des effets de la musique…»

Entre autres pistes, une équipe planche sur un système de proposition de musiques, de listes d’écoutes intelligentes. De manière plus physique, une démonstration est mise au point avec le cocon immersif Montreux Jazz Heritage Lab, qui sera accessible sur le campus à l’ouverture du Montreux Jazz Café, cet automne, «une machine à remonter l’histoire de la musique», promet Patrick Aebischer.

D’aucuns dessinent des parapluies musicaux puisant à la source du blues de la Riviera. En outre, les pratiques, les techniques, les systèmes d’organisation pour la base de données mise au point pour Montreux constituent un formidable savoir-faire pouvant être utilisé pour d’autres festivals.

Le jazz, et les festivals, du futur

Par nature, un festival ne s’arrête jamais. «L’avenir du festival est en grande partie numérique», postule Thierry Amsallem; à la fois dans la technologie musicale elle-même, la sonorisation des concerts, mais aussi leur sauvegarde et leur diffusion sur le Web. Le sourire de Claude Nobs ensoleille les austères serveurs des années 2010: après ses propres curiosités technologiques au fil des décennies, ses successeurs vont essayer la vidéo en 4K, la 3D et les tournages en 360° degrés. Le vieux jazz raconté avec les pixels et les algorithmes des temps digitaux.

Refaire le son de «Smoke on the Water»

Les amateurs du festival en pointe au niveau technique ont même leurs coups de cœur historiques. Alain Dufaux raconte qu’environ deux tiers des archives sonores sont en multipistes: cela signifie que l’on peut retirer un instrument lors de l’écoute. Santana pourrait ainsi refaire, à la note près, un concert des années 1970, tout en jouant de sa seule guitare en direct.

Sur un plan encore plus nostalgique, une équipe d’architectes, designers et acousticiens a mis au point une ample simulation de la sonorité du vieux casino, avant l’incendie de 1971. Il est possible de rendre un concert actuel dans les conditions acoustiques d’avant l’embrasement qui a conduit à «Smoke on the Water». Eternité numérique des volutes.


Au sujet du Montreux Jazz 2016

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