Comment le petit Astor est-il devenu le grand Piazzolla? Cette genèse du génie, la fille de Piazzolla l'évoque avec un bonheur rare en racontant la jeunesse de son père: ainsi son premier contact avec un bandonéon «qui ressemblait à une […] boîte de magie» d'où le gosse craint «de voir surgir des lapins, des pigeons». Les allées et venues de la famille entre l'Argentine et l'Amérique se traduisent par des tiraillements psychiques chez un enfant qui frôle la délinquance. L'harmonica et le jazz de Cab Calloway sont ses premières marottes, même si l'insistance paternelle le place dans le giron du tango qu'il déteste. Deux rencontres vont décider de son avenir: celle de Carlos Gardel, avec lequel il part en tournée encore adolescent, et celle d'Anibal Troilo, qui le prend sous son aile tout en brimant ses audaces au nom du principe que «le tango, c'est fait pour les pieds». C'est pourtant la tête qui sollicite Piazzolla quand il découvre la musique classique et la composition avec Ginastera, puis quand Nadia Boulanger le révèle à lui-même. Cette réconciliation de la tête et du cœur marque la véritable naissance de Piazzolla, qui l'évoque dans un texte passionnant.