Une insurrection urbaine généralisée, qui ressemblerait à celle des «gilets jaunes», en plus violente et désespérée. Des centaines de milliers de morts en Europe, suite à une épidémie et une famine. Une crise financière sans précédent qui remet tout à plat, l’Union européenne comme les valeurs séculaires du continent. Un synopsis facile à imaginer aujourd’hui mais qui l’était nettement moins il y a deux ans, lorsque Diane Ducret s’est attelée à l’écriture de son dernier roman. Elle en sourit, presque malgré elle: «Ça me fait un peu flipper, j’avoue, je ne pensais pas que la réalité rattraperait aussi rapidement le livre.»

Un livre furieusement prémonitoire, donc, et on espère que ses talents d’oracle s’arrêteront là. La Dictatrice raconte l’arrivée au pouvoir d’une jeune femme aux idéaux pleins de noblesse – l’écologie, le bien-être général – mais qui finit par imposer une société d’une intolérance démente au fil de ses années de pouvoir. Les allusions à un nazisme 2.0 en devenir sont très claires, sa dictatrice, Aurore Henri, portant les mêmes initiales qu’Adolf Hitler, avec qui elle partage également le même jour de naissance, à un siècle près. Certains de ses discours sont des copier-coller de ceux du Führer, sans qu’on puisse les identifier au premier œil, tant ils semblent cohérents dans ce futur apocalyptique. Les messages affleurent tout au long de l’ouvrage, le plus évident étant celui-ci: une femme pourrait très bien ne pas être l’avenir de l’homme, mais plutôt sa fin.

Le rapport des femmes au pouvoir passionne Diane Ducret depuis des années. Certains raccourcis l’amusent et la consternent à la fois. Dernier exemple en date: les cheffes d’Etat qui géreraient mieux la crise du virus que leurs homologues masculins, selon un article paru dans le magazine Forbes. «Ça va loin dans la caricature, quand même. On met en avant leur genre avant les circonstances, comme le fait qu’elles dirigent de petits pays ou des îles, l’Allemagne mise à part.»

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Elle constate également la gêne des pays occidentaux devant la métamorphose de la Birmane Aung San Suu Kyi, Nobel de la paix en 1991 puis accusée de génocide vingt-cinq ans plus tard: «Elle nous confronte à nos visions inconscientes. Certains jugent les femmes inaptes au pouvoir en raison de leur fragilité, d’autres au contraire pensent qu’elles seraient les meilleures des gouvernantes grâce à leur douceur maternelle et leur compréhension naturelle. Dans les deux cas, on les enferme dans une acception théorique dont elles ne doivent pas sortir. Ça me dérange qu’on ne veuille pas voir qu’il n’en est rien.»

Lire encore: Aung San Suu Kyi, une dissidente presque trop parfaite («Journal de Genève et Gazette de Lausanne», 15.10.1991)

Diane Ducret coche toutes les cases de ces femmes mieux élues que d’autres. Belle à voler toute la lumière, cultivée, pleine d’humour et une carrière protéiforme qui s’étale dans des médias toujours plus nombreux. Une injustice apparente, mais apparente seulement, car on n’échangerait pas ses trente premières années de vie contre les nôtres. Elle l’a elle-même résumé lors d’un récent passage télé: «Pendant longtemps, la vie, pour moi, c’était juste une tartine de merde étalée sur une biscotte sans gluten.» Déjà parce que son corps lui a fait des misères. Un accident d’équitation à l’âge de 14 ans l’a lourdement handicapée: multiples opérations, complications et marche impossible pendant plus de dix ans.

Elle s’en est sortie seule, ou presque: apprentissage de l’anglais et de son langage médical par vidéocassettes, enquêtes sur les chirurgiens les plus compétents à l’échelle de la planète, pour en choisir un à San Diego qui la sauvera en 2008 avec sa technique révolutionnaire. Elle est encore un peu gênée aujourd’hui, mais elle peut marcher presque normalement et poser un regard plus doux sur elle-même. Et accepter ceux des autres qui l’ont si longtemps mis mal à l’aise: «Je ne me supportais pas, et quand on est mal avec soi, tout regard est une inquisition.»

Le poids de la mère

Son histoire de famille est compliquée elle aussi. Elle commence à pouvoir la dessiner après une foule de recherches. Une mère née en Normandie pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans les circonstances qu’on peut imaginer, puis placée en orphelinat après que sa propre mère eut été tuée par un membre de sa famille.

Une femme devrait être bonne mère, allaiter au sein évidemment, tout en prenant soin de rester bonne à baiser, c’est très important ça, n’est-ce pas?

«Elle était dans l’incapacité d’être mère soi-même. Elle m’a donné naissance, mais elle n’était pas capable de me donner la vie.» Elevée par ses grands-parents paternels, Diane Ducret a longtemps ignoré ses appels. Dans une tragique ironie, elle a fini par y répondre pour lui rendre visite le jour de son anniversaire – qui est également le sien, puisque les deux femmes sont nées un 17 novembre. Sa mère, malade, mourra le lendemain matin.

A fleur de peau

Ses souffrances s’apaisent au fil des ans, mais on la sent encore à fleur de peau sur nombre de sujets. Le monde de demain, dont les peurs et les excès font vaciller sa nature optimiste. Et la conception générale de la femme, qu’elle définit ainsi: «Il faudrait qu’elle soit bonne mère, allaiter au sein évidemment, faire elle-même ses petits pots évidemment, tout en prenant soin de rester bonne à baiser, c’est très important ça, n’est-ce pas? Et puis travailler, faire du sport, rester très indépendante… Je trouve ça extrêmement rigoureux et limitant, bourré d’injonctions mais qui sont paradoxalement censées nous libérer.» La dictature des clichés n’a pas encore rendu les armes.


Profil

1982 Naissance à Anderlecht, en Belgique.

2007 Intègre l’émission «Des Racines et des Ailes», sur France 3.

2011 «Femmes de dictateur» (Ed. Perrin), traduit dans 25 langues.

2020 «La Dictatrice» (Ed. Flammarion), bientôt adapté en série TV aux Etats-Unis.


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