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Diane Meur enquête sur la saga des Mendelssohn

C’est le livre le plus «monstrueux» de la rentrée littéraire. Pour «La Carte des Mendelssohn», la romancière belge s’est lancée dans une exploration hors du commun, faisant éclater les cadres convenus du roman

Diane Meur

enquête sur la saga

des Mendelssohn

C’est le livre le plus «monstrueux» de la rentrée littéraire. Pour «La Carte des Mendelssohn», la romancière belge s’est lancée dans une exploration hors du commun, faisant éclater les cadres convenus du roman

Genre: roman
Qui ? Diane Meur
Titre: La Carte des Mendelssohn
Chez qui ? Sabine Wespieser, 484 p.

Elle est partie d’Abraham Mendelssohn, un banquier oublié, un «néant», comme elle dit, écrasé par la célébrité de son père philosophe, puis de son fils musicien. Bon sujet de roman, s’est-elle dit. Elle commence bien sûr par s’intéresser au philosophe des Lumières, Moses, ce génial bossu (fils de Mendel, comme son nom l’indique) tombé amoureux à 30 ans, alors qu’il n’espérait plus trouver l’amour. Mais Fromet l’aimait toujours après 11 ans de mariage et six enfants, sans parler des quatre qui sont morts en bas âge. Et voilà bientôt Diane Meur aspirée par cette famille tentaculaire, bien au-delà du philosophe, du banquier Abraham et du phénoménal Felix, compositeur, chef d’orchestre et pianiste. A commencer par Fanny, la sœur compositrice ultra-douée de Felix (ils s’adoraient), dont le talent est toujours resté confiné au domaine privé.

Au-delà, donc. Les six enfants de Moses, les quatre enfants d’Abraham, etc., et les naissances de la génération postérieure (cinq pour le seul Felix), malgré sa mort à moins de 40 ans. Toujours plus loin. Diane Meur suit le cours du temps, elle va littéralement s’abîmer dans cette famille qui a essaimé en trois siècles sur les quatre continents. Insaisissable famille, vertige de tant de destins inscrits entre deux dates, celle de la naissance et celle de la mort. Un livre comme un grand cimetière vivant dont les concessions seraient constamment renouvelées… Pour cerner de visu l’ampleur de son entreprise, et tenter de s’y retrouver, elle transforme l’arbre généalogique en carte des Mendelssohn, territoire un peu cauchemardesque à dessiner et très encombrant qu’elle déploie occasionnellement sur la table de son salon.

Tout sur la table

Diane Meur fait preuve d’une grande rigueur dans ses recherches, semblables à celles d’une historienne. Les sources sont scrupuleusement recensées et le livre fournit un index de toutes les personnes citées. En même temps, elle fait part de sa manière de travailler et de ses craintes de se perdre. Le lecteur aussi s’y perd, forcément, cela fait partie du jeu. Au-delà de quelques longueurs plutôt propres aux ouvrages savants qu’aux romans et d’un ton parfois un peu irritant de dissertation («Nous verrons plus loin comment etc.»), ce roman constitue un journal sur le roman en train de s’écrire. On y voit l’auteure tour à tour surmenée, inquiète, confiante ou désarçonnée par la question de son fils devant la fameuse carte: «Ça sert à quoi?»

Diane Meur a une manière originale et courageuse de tout mettre sur la table, montrant les chemins exigeants et souvent tortueux de l’érudition. Parfois, l’imaginaire prend le pas sur l’enquête. On assiste ainsi à une immense assemblée transgénérationnelle nocturne de la Mendelssohn Gesellschaft (une réalité!), morts et vivants réunis, qui doit impérativement s’achever avant le jour. Tout en gardant ses distances, Diane Meur se penche avec bienveillance sur les figures qu’elle fait vivre ou revivre. Il y a quelque chose de vertigineux et de bouleversant dans cette formidable ronde des destins. On voit passer le grand rival de Felix Mendelssohn, Richard Wagner, dont l’antisémitisme est mis en relief.

L’identité juive des Mendelssohn est un des fils que l’écrivaine tire avec constance au long des siècles. Diane Meur plonge crânement dans les débats religieux et intellectuels de l’époque des Lumières en Allemagne, dont elle montre des zones d’ombre marquées par un antisémitisme virulent. Tous n’apportent pas la même réponse que Moses et son épouse, solidement ancrés dans leur tradition. Abraham, le banquier coincé entre deux génies, convertit ses quatre enfants au protestantisme et les fait baptiser en 1816, trois ans avant les pogroms. Il se convertira lui-même en 1822 à Berlin avec son épouse Lea, prenant alors le prénom d’Ernest.

Diane Meur propose un voyage étourdissant dans le «Komplex Mendelssohn» avec ce roman d’une folle exigence, à la limite des genres. A force de brasser les origines, La Carte des Mendelssohn devient celle d’un monde si métissé qu’elle nous englobe toutes et tous à des degrés divers de cousinage.

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Diane Meur

«La Carte des Mendelssohn»

«Au commencement, il y avait un homme… Eh bien non. Au commencement, il n’y a jamais un homme, ni une femme d’ailleurs, ni même un homme et une femme, pas plus qu’il n’y eut un premier jour et une première nuit. Ce sont des multitudes d’ancêtres dont le nom s’est perdu, de plus en plus nombreux et incertains à mesure qu’on remonte, si bien qu’on en arrive à ce constat déroutant pour les grands gosses que nous sommes: dans ce domaine, il n’y a pas de commencement»
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