LIVRE

Le dictionnaire des «faiseurs de France»

Le «Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France» présente un formidable inventaire du creuset français. Sous la direction de Pascal Ory

Genre: Dictionnaire

Qui ? Sous la direction de Pascal Ory

Titre: Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France

Chez qui ? Robert Laffont, coll. Bouquins, 992 p.

 

Le Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France (DEFF) est un merveilleux gros livre dans lequel on plonge avec ravissement. 1214 notices, presque 1000 pages, pleines de surprises, qui racontent le creuset français et parcourent le monde et le temps, commençant avec Abbas le photographe et finissant par le cinéaste Andrzej Zulawski, en passant par la maison Hermès, Raymond Kopa le footballeur, Amin Maalouf l’écrivain, Benoît Mandelbrot le mathématicien, ou Robert Schuman l’homme politique. Petits et grands noms, du passé ou contemporains, des domaines artistique, économique, sportif, gastronomique, politique: la France attire et intègre, montre ce dictionnaire, dont le hasard, qui fait parfois bien les choses, veut qu’il paraisse au beau milieu de l’émotion suscitée en France par les récents succès électoraux du Front national.

«L’identité et la renommée de la France – aux yeux des Français comme à ceux des étrangers – doivent beaucoup à Emile Zola ou à Marie Curie, à Picasso ou à Le Corbusier, à Samuel Beckett ou à Charles Aznavour: tous nés étrangers», écrit Pascal Ory, historien du fait politique et culturel, qui porte ce projet depuis 30 ans, rêvant d’un musée qui serait aux Français ce que celui d’Ellis Island est aux Américains: la forme physique d’une longue histoire faite de vagues de rêves et de sueur portées par des hommes. Le livre a d’ailleurs été officiellement présenté au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris la semaine dernière, en présence de Manuel Valls, ministre de l’Intérieur français, et qui figure en page 870 du DEFF. «La France est un grand pays d’immigration comme les Etats-Unis mais son discours historique est différent, explique Pascal Ory, de passage à Lausanne. Elle est un peu schizophrène, 25% de ses habitants ont un parent étranger à la première ou deuxième génération, mais on ne se le dit pas. Car l’histoire nationale remonte jusqu’à Clovis, sans interruption, au contraire de la Pologne ou de l’Allemagne, et le récit national privilégie l’unité et la continuité. Pourtant même le nom de Francs provient de l’étranger.» Le monde entier s’est donné rendez-vous chez elle, mais la France ne le sait pas…

Que serait la Révolution  sans les Suisses?

Qu’est-ce donc qu’un «étranger qui fait la France»? L’expression n’a d’oxymore que l’apparence. La soixantaine d’auteurs qui ont contribué au DEFF ont choisi: c’est une personne née de statut étranger, et qui a contribué de façon notable à la construction de la nation, par des actions d’éclat comme par un travail de fourmi. C’est ainsi qu’à côté de Florens-Louis Heidsieck ou de Pablo Picasso, l’on rencontre les ingénieurs britanniques qui ont importé en France la révolution industrielle, les mineurs polonais venus dans le Nord et en Lorraine, les maçons portugais, les ouvriers belges, ou algériens. Aux portraits individuels succèdent ainsi des notices par communautés qui racontent en creux un pays ouvert et attirant pour des raisons économiques au moins autant que pour sa réputation de nation aimant la culture et les droits de l’homme.

Les Suisses tiennent leur place parmi ces communautés, et depuis longtemps. D’abord la Révolution, l’événement fondateur de l’histoire française entre tous les autres, n’aurait pas été tout à fait la même sans les Helvètes: le modéré Jacques Necker était Genevois, et le radical Jean-Paul Marat venait de Neuchâtel (voir encadré). Le massacre des gardes suisses qui paient de leur vie leur fidélité au roi aux Tuileries en août 1792 est un autre des épisodes marquants de la période. Le XIXe siècle voit la naissance d’une colonie suisse importante et diversifiée, estimée à 25 000 personnes en 1851 et à 83 000 en 1891. A l’aube de la Première Guerre mondiale, les Suisses sont aussi nombreux en France que les Allemands ou les Espagnols, au quatrième ou cinquième rang, même si l’historiographie est singulièrement silencieuse sur cette présence. De Fribourg, de Berne, on fuit la pauvreté et on part pour Bordeaux, Marseille, Nice, Paris bien sûr, dont Ramuz plus tard dira qu’elle est la «capitale culturelle des Suisses romands»… Le dictionnaire raconte aussi comment en 1930, le pavillon suisse de la Cité internationale a pu finalement voir le jour, construit par Le Corbusier, grâce aux subsides récoltés auprès des 50 000 Suisses de Paris. Enfin aujourd’hui, c’est toujours en France que la «Cinquième Suisse» est la plus nombreuse, forte de 160 000 Suisses ou binationaux. Chaque communauté fait ainsi l’objet de notices détaillées, qui restituent des destins individuels dans le tissu d’une époque.

Une capacité à «intégrer  les mythes nationaux»

Dernier type d’articles dans le DEFF, ceux qui décrivent des groupes: architectes du siège de l’Unesco, danseuses russes… L’émigration vers la France s’inscrit dans des dynamiques collectives. Paris a aimanté le monde.

Toutes ces identités multinationales se sont fondues dans un creuset très français: il est assez fascinant de constater que l’une des chansons parisiennes les plus emblématiques, «J’aime les grands boulevards», a été écrite par un Austro-Hongrois, Norbert Glanzberg, et chantée par Yves Montand, né Ivo Livi, note Pascal Ory. Autres exemples d’«étrangers ayant fait la France» devenus hyper-Français: Léon Zitrone, né en Russie, est devenu LA voix de référence de l’audiovisuel français pendant des années. Enfin Uder­zo, un des deux pères d’Astérix, quintessence du caractère français, est né dans une famille d’immigrés italiens (Goscinny a toujours été français, ses parents juifs ashkénazes ayant été naturalisés peu avant sa naissance). «Leur intégration s’est manifestée par une recherche d’excellence, et par leur capacité à intégrer les mythes nationaux», analyse Pascal Ory, lui-même auteur d’une biographie de Goscinny. On peut ne pas naître Français, et choisir de le devenir…

Si l’on n’est pas surpris de croiser les frères Petrossian, Eugène Ionesco ou Nina Companeez, dont les œuvres sont intimement associées à la France, la présence d’autres noms peut surprendre. Il ne serait pas venu à l’esprit d’un Suisse de classer Albert Cohen, Jacques Chessex ou Zep parmi les faiseurs de France. Effet d’optique? Ou ce dictionnaire aurait-il l’assimilation un peu facile?

C’est pourtant une nation française très proche de l’idéal d’Ernest Renan que dépeint le DEFF, une mosaïque de personnes unies par le choix, le désir de vivre ensemble, et de parler français. Le DEFF manifeste en ce sens un projet politique, celui d’un pays plus xénophile qu’il ne l’avoue, et qui continue d’intégrer, «dans cette profondeur qui s’appelle ici une usine automobile, là un amphithéâtre de faculté». «Je fournis une expertise d’historien qui peut être utilisée dans le débat, dit encore Pascal Ory, c’est un rappel à l’Histoire. A contre-courant d’un certain vague à l’âme national.»

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