Tricentenaire

«Diderot, au nom de la liberté»

Le 5 octobre 2013, nous fêtons le 300e anniversaire de la naissance de Diderot. Jean Starobinski revient sur le parcours d’un philosophe qui utilisait tous les moyens de communication de son temps pour promouvoir ses idées

Jean Starobinski: «Diderot,

au nom de la liberté»

Denis Diderot est né un 5 octobre 1713, il y a exactement 300 ans. L’essayiste genevois Jean Starobinski lui a consacré un livre lumineux. Il retrace le destin d’un intellectuel hors du commun qui a su faire passer ses idées

Nous fêtons en ce samedi 5 octobre 2013 le trois centième anniversaire de la naissance de Diderot. Pour marquer l’événement, nous avons interrogé Jean Starobinski sur l’œuvre littéraire d’un des esprits les plus originaux du temps des Lumières. Associé en général au nom de Rousseau, le critique genevois poursuit depuis plusieurs années un dialogue fécond avec l’auteur de Jacques le fataliste, dont il a tiré un riche volume paru l’an dernier chez Gallimard (Diderot, un diable de ramage).

Samedi Culturel: On pourrait qualifier Rousseau et Diderot de «frères ennemis» des Lumières, tant ils semblent en incarner des visages distincts, intérieur et tourmenté pour l’un, joueur et lumineux pour l’autre? Cette image est-elle exacte? Y a-t-il des terrains où ils se sont rencontrés?

Jean Starobinski : Oui, ils sont nés à un an de distance, ils avoisinent la trentaine et ils se rencontrent dans un café parisien en 1742. On y jouait aux échecs et tous deux en étaient passionnés. Ils se retrouveront quand Jean-Jacques reviendra d’Italie avec des projets d’opéra. Ils souhaiteront lancer un périodique (intitulé Le Persifleur) assistés par quelques amis. Rousseau s’est chargé des articles sur la musique qui figureront dans l’Encyclopédie dirigée par Diderot. On s’est souvent penché sur leur relation, de leur première amitié à leur brouille irréversible. Henri Guillemin, qui enseigna à Genève, en a fait l’histoire, en prenant passionnément parti pour Rousseau. Et il est vrai que les pages que Diderot écrivit, sur le tard, en prenant connaissance des passages des Confessions qui le concernaient, manquent singulièrement de compassion et de générosité. Mais il y a un point sur lequel ils sont singulièrement proches. C’est, dans leurs écrits, la vision nostalgique d’un paradis primitif. Rousseau l’évoque dans les deux Discours qui lui ont valu une immédiate célébrité, et Diderot, dans le Supplément au Voyage de Bougainville, rêve d’un lointain exotique qui ne connaît pas les interdits sexuels qui rendent les Européens si malheureux… Rousseau, en choisissant ses lieux d’édition, a toujours fait paraître ses livres à visage découvert. Il aura toutefois dû quitter le sol français pendant quelques années, quand furent condamnés l’Emile et le Contrat social. Diderot, lui, garda l’anonymat quand il publia ses pages les plus audacieuses contre la colonisation et les conversions forcées des peuples colonisés: elles furent insérées dans l’Histoire philosophique des deux Indes, l’ouvrage de son ami Raynal, l’un des grands succès de librairie de l’époque. Dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, qui connut deux versions, c’est peu élégamment que Diderot s’en est pris ensuite à celui qui fut son ami. Il craignait la publication des Confessions, et ce que cet ouvrage allait révéler à son propos… A ce moment, la cause de Rousseau avait trouvé de fervents adeptes. Ce qui explique qu’à l’époque de la Révolution et à son lendemain, Diderot sera déconsidéré et presque oublié en France, tandis que Goethe traduit Le Neveu de Rameau en allemand, à partir d’une copie effectuée de manière clandestine sur les manuscrits de Diderot envoyés à Catherine II.

Les philosophes français du XVIIIe siècle entretiennent un lien privilégié avec la littérature. Comment se marque-t-il dans le cas de Diderot?

Ces écrivains ont presque tous reçu une éducation religieuse, sur le fond d’un enseignement de la tradition philosophique issue de l’Antiquité gréco-latine. Ils ont retenu les problèmes de la théologie pour leur donner d’autres réponses. Ils ont également pris acte de la nouvelle image du monde qui résultait de la révolution copernicienne et de l’exploration des terres et des populations inconnues. Pour échapper aux contraintes familiales, Diderot s’est lancé dans la carrière des lettres. Et il ne craint pas la besogne. Il se met au service des libraires de Paris, traduit de l’anglais un volumineux dictionnaire de médecine, avant de réunir l’équipe qui produira l’Encyclopédie, ample «dictionnaire raisonné» des sciences et des arts. Il tente ainsi sa chance du côté des disciplines scientifiques, mais ne veut pas demeurer en reste du côté de la musique: il met en forme fort élégamment les leçons de clavecin du maître de sa fille. Il écrit des pièces de théâtre. Pour un périodique diffusé hors de France, il rend compte des salons de peinture. Pourquoi les tâches acceptées ont-elles été si considérables? C’est qu’il veut mettre tous les «media» au service de ses idées, et aussi pour assurer à sa fille une dot suffisante. A cet effet, il ira faire sa cour, en Russie, à Catherine II, dont il a favorisé les achats de peintures des grands maîtres français. Il avait l’espoir de faire paraître une version intégrale de l’Encyclopédie. La place de la littérature, dans tout cela? Elle est considérable, comme tout le surplus que nous ne connaissons que fragmentairement: premières lettres d’amour à Sophie Volland, versions non censurées des articles de l’Encyclopédie relatifs à la philosophie religieuse…

On a envie de voir dans la force expérimentale de ses romans l’expression d’un esprit de liberté qui caractérise son temps. Nous y sommes particulièrement réceptifs aujourd’hui. Quel sens lui donner?

Diderot voit dans le récit (il dit aussi, le conte) une précieuse ressource pour la diffusion de ses idées. Dans ce domaine, il a montré une extraordinaire aptitude à suivre les modes du moment. Son ton a considérablement varié aux diverses époques de sa production. Il adopte, au début, dans Les Bijoux indiscrets, les gentillesses libertines d’un orientalisme de fiction. Les personnages et les décors sont ceux des Mille et une Nuits. Dans ces récits, certaines des favorites ont des traits de ressemblance avec la Pompadour, évoquée avec le plus grand respect. Et le motif de la divulgation du secret a de profondes affinités avec l’idéologie sérieuse qui animera le programme de l’Encyclopédie. L’esprit de liberté est bien présent dans cet ouvrage, sous la forme du libertinage! Tout autre sera la leçon proposée par le récit de La Religieuse. Un modèle littéraire est aussitôt perceptible: ce sont les romans sentimentaux de Richardson, que Diderot avait probablement lus en anglais. La forme pathétique qu’adoptait Diderot devait inciter les lecteurs à plaindre les malheureuses que de sordides convenances familiales vouaient à une réclusion forcée. L’évocation des souffrances infligées à la pauvre recluse fait déjà pressentir ce qui apparaîtra plus nettement encore, bien plus tard, dans les fictions du marquis de Sade. Cette fois la cause de la liberté est servie par le récit détaillé de l’asservissement d’une personne à des contraintes inacceptables. Jacques le Fataliste est le dernier des grands textes narratifs de Diderot. Et cette fois encore, il suit un modèle d’écriture. Il avait fait, à Paris, la connaissance de Sterne, et il a lu son Tristram Shandy. Comme son modèle anglais, le récit de Diderot est l’histoire d’une pérégrination d’un maître et de son valet. Or, chez Diderot comme chez Sterne, le valet n’a pas sa langue dans sa poche, et il a le moyen de prouver qu’il vaut mieux que son maître. Et surtout, il a, pour notre plus grand plaisir, inséré des histoires collatérales d’une impressionnante beauté, telle celle du marquis des Arcis et de Madame de la Pommeraye. Le cinéma du XXe siècle saura en tirer parti (comme dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson)…

Diderot est un philosophe fasciné par le sensible, y compris dans ses manifestations artistiques. Quel parti en tire-t-il pour la pensée et pour la création littéraire?

Pour Diderot, l’expérience sensible est primordiale. Et ce n’est pas dans des pages de philosophie systématique qu’il le fait savoir le mieux, mais dans les trois merveilleux dialogues du Rêve de d’Alembert. Dans le second de ces dialogues, le mathématicien d’Alembert dort d’un sommeil agité. Mademoiselle de Lespinasse, sa compagne, a fait venir le docteur Bordeu et s’entretient avec lui au chevet du rêveur. Cette mise en scène à trois voix permet à Diderot de développer une philosophie du sensible à l’échelle de l’univers entier. Il y est question d’une «infinité de touchers». Quand Diderot parcourra les Salons de peinture, il n’aura pas seulement très bonne vue pour tout ce qui s’offre au regard, mais il se plaira à projeter dans les tableaux – dans les scènes de tempête ou d’orage – toute sorte de bruits ou de cris. Dans la fiction de La Religieuse, Diderot ne s’est pas privé d’évoquer les tourments physiques subis par son héroïne, vouée à la vie recluse pour des raisons familiales. Certaines pages du roman ont une tonalité «sadienne».

Quelle place occupe Diderot dans votre parcours de critique?

J’ai abordé Diderot voici longtemps déjà. Par son esthétique. D’abord quand je publiais chez Skira, en 1964, dans la collection «Art, Idées, Histoire», un livre sur les artistes du dix-huitième siècle qui porte pour titre L’Invention de la Liberté. Je l’ai abordé à nouveau, de plus loin, dans l’ouvrage paru en 1973, qui s’intitulait 1789: Les Emblèmes de la Raison. Puis ce fut Diderot dans l’espace des peintres, en 1991, lors d’une exposition à Paris présentée par la Réunion des Musées nationaux. Diderot est assez vivant et suffisamment varié pour qu’on le retrouve chaque fois sous un jour différent. Le livre récent, Un diable de ramage, lui, aborde cette fois les grands textes philosophiques et romanesques. J’ai soigneusement évité de chercher à arbitrer la longue histoire de ses démêlés avec Rousseau. Il eut le tort de trop parler de ses sentiments, et de faire, dans l’un de ses derniers ouvrages, la liste explicite de ses griefs. Le procédé était inélégant et, comme l’a rappelé une belle étude de Bronislaw Baczko, Brûler Diderot, les défenseurs de Rousseau eurent beau jeu de s’en indigner.

Lesquelles parmi ses œuvres conseilleriez-vous de lire, ou de relire?

Bien que Le Neveu de Rameau soit une «satire» dialoguée et non une pièce de théâtre, cette œuvre a pu être jouée sur scène à Paris, à une date récente, avec un très grand succès. C’est le grand texte de Diderot, qui n’a d’abord été connu que par la traduction de Goethe avant la découverte fortuite de la version originale. Le plaisir est très vif aussi quand on s’aventure sur les routes de France en compagnie de Jacques le Fataliste et de son maître. Baudelaire a beaucoup aimé la pièce de théâtre qui s’intitule Est-il bon? Est-il méchant?, que Diderot a écrite sur le tard. L’intrigue raconte l’histoire d’une pièce de théâtre, destinée à fêter une dame; l’œuvre ne s’écrit pas, tant l’auteur pressenti est interrompu par diverses affaires qu’il cherche à régler, et finalement, la pièce, rédigée par un tiers personnage, est l’histoire de la suite des embarras auxquels on vient d’assister. Il faut peut-être un peu plus de temps et de patience pour suivre la série des récits qui mettent en opposition des histoires d’amour malheureux qui se déroulent dans la société européenne (Ceci n’est pas un conte, Madame de la Carlière), et les images un peu simplifiées de la sexualité heureuse des sociétés primitives, rapportées dans le Supplément au Voyage de Bougainville. Aucun de ces ouvrages n’a l’ampleur musicale de La Nouvelle Héloïse. En revanche Diderot réussit à provoquer la réflexion, l’éveil, le plaisir.

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«Rousseau et Diderot sont nés à un an de distance, ils avoisinent la trentaine et ils se rencontrent dans un café parisien en 1742. On y jouait aux échecs et tous deux en étaient passionnés»

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