Nous voici donc avec, pour nouveau Conseiller fédéral, un homme qui semble concentrer tous les ingrédients de la suissitude la plus poussiéreuse, c’est-à-dire qu’il se définit d’abord par ce qu’il n’est pas: pas médiatique, pas mondain, pas magouilleur.

Et pas démonstratif: «Un conseiller fédéral n’est pas élu pour montrer sa joie», s’est empressé de préciser Didier Burkhalter lors de sa première conférence de presse mercredi. On comprend par là qu’il est, malgré sa relative jeunesse, un homme de la vieille école qui n’a pas lu Damasio*, croit encore en l’existence d’une raison pure et considère comme une faiblesse de montrer ses émotions.

Nous voici donc déjà en train de nous livrer à notre exercice préféré d’autoflagellation collective: nous, les Suisses, incapables d’élire autre chose qu’une «souris grise».

Haut les cœurs! En réalité, Didier Burkhalter est à bien des égards un politicien d’avant-garde. Voyez comment, cet été, nous avons pu suivre pas à pas ses hésitations à se lancer dans la course au Conseil fédéral: à ce «choix de vie», il ne voulait pas sacrifier sa famille.

Exprimer ses doutes, soupeser la divergence d’intérêts entre carrière et famille, voilà qui tranche avec l’image du mâle politique encore dominant, mais pas pour longtemps: «Aujourd’hui, contrairement à hier, le fait de parler publiquement de sa vie privée peut être valorisant pour un politicien, analyse Lorena Parini, politologue et chercheuse en études genre à l’Université de Genève. D’autre part, le fait que Didier Burkhalter ait choisi d’exprimer publiquement ses doutes n’est pas anodin: l’homme politique traditionnel se devait d’avoir l’air de tout maîtriser.»

Vu de Paris, notre nouveau conseiller fédéral fait carrément figure de politicien dernier cri: «Vous savez, en France aussi on est dans le refus du «bling-bling», explique la coach en image Aude Roy. C’est perceptible même visuellement, dans les accessoires: on retire l’apparat, on se fait discret sur les boutons de manchette, on remplace les stylos en or par d’autres en acier brossé. On n’en peut plus des images médiatiquement surfaites, on veut des valeurs, des actes.»

A cet égard, Didier Burkhalter surmonte haut la main l’épreuve de l’œil critique d’Aude Roy: «L’image de cet homme parle de solidité, de sobriété, d’authenticité. On sent qu’il n’a rien à cacher et par les temps qui courent, ça vaut de l’or! Ce qu’on retient en le voyant, c’est une impression de transparence, d’ouverture. Même ses cols de chemise vont dans ce sens, le col italien étant le plus ouvert. Il n’y a guère que le nœud de cravate qui pourrait être mieux adapté: avec un col italien, un double nœud windsor apporterait plus de rondeur.» Voilà donc le bon vieux «swiss style» devenu furieusement tendance. C’est ce qui est bien avec la mode: il suffit d’attendre et elle (re) vient à vous.

Tout de même: n’est-il pas paradoxal de pousser la réserve jusqu’à ne pas montrer sa joie d’être élu et, dans le même temps, d’étaler ses doutes? Le doute n’est-il pas ce qu’un politicien a de plus intime? N’y a-t-il pas de l’impudeur à en faire part?

«Il est vrai, note Lorena Parini, que, face aux hésitations de Didier Burkhalter, on pouvait se dire: ça ne nous regarde pas. Soit il brigue le poste soit il y renonce, mais on ne va pas lui tenir la main pendant qu’il se décide. L’expression de ses doutes a donné de lui une image humaine, mais c’est une arme à double tranchant.»

Aude Roy acquiesce: «Le doute rend humain, mais il ne rassure pas. Or, pour être suivi, il faut rassurer.» Entre l’image du capitaine sans boussole et celle du décideur obsessionnel compulsif, la voie est étroite. Pour Didier Burkhalter, concluent nos analystes, tout dépendra de son comportement ces prochains mois: «Si, maintenant qu’il a fait son choix, il l’affirme et il l’assume, il sera crédible», prédit Aude Roy.

A vrai dire, la conseillère en image parisienne ne décèle qu’un point noir dans le profil du nouveau conseiller fédéral: son refus d’exprimer la moindre émotion, si contradictoire avec les autres aspects de sa personnalité. «Là, il a tort! On peut être un homme d’Etat remarquable, c’est l’humanité qui fait le lien avec le public. Si Churchill ou De Gaulle ont mobilisé les foules, c’est qu’ils ont su les toucher.»

Mais au fait: le doute est-il une émotion? Non, un «état d’esprit» selon le Robert. Nuance.

* Auteur de «L’Erreur de Descartes», Antonio Damasio est un neurobiologiste americano-portugais célèbre pour avoir montré comment les émotions fondent l’intelligence.