C’était un baptême du feu et c’est lui qui a enflammé la salle. Pour sa toute première rencontre avec le milieu du cinéma suisse dont il est à présent le nouveau ministre de tutelle, le conseiller fédéral Didier Burkhalter a tenu, dans le cadre de la Nuit des nominations soleuroise, un discours cinéphile, un plaidoyer pour la liberté créatrice et la diversité qui tranchait avec celui de son successeur Pascal Couchepin. La fin du «populaire de qualité»? Extrait.

«J’aurais beaucoup aimé voir tous les films qui sont présentés ici à Soleure. Je n’ai évidemment pas pu le faire. Mais j’ai pu regarder tous les titres et j’en ai retenu deux en particulier: Face au juge, et j’espère que ça ne s’appliquera pas à moi ce soir; et La Guerre est finie, et c’est là un titre qui pourrait nous inspirer un peu pour le futur du cinéma suisse.«

«C’est un honneur et un plaisir pour moi de faire la connaissance de la grande famille du cinéma suisse. J’aime beaucoup le cinéma et j’aime beaucoup la politique. Mais jusqu’ici ces deux passions étaient séparées. A présent, il s’agit pour moi de découvrir, et je découvre également le climat, qui n’est pas toujours tempéré, disons plutôt hivernal, de cette famille qui ne ressemble à aucune autre.«

«Histoire de prendre la température et aussi de me documenter en découvrant, justement, deux très beaux documentaires à l’affiche du festival, je suis déjà venu vendredi dernier avec mon épouse – et c’est un autre côté favorable de la culture que je puisse être un peu plus souvent avec mon épouse – et cette visite soleuroise impromptue m’a permis d’accroître un peu plus mon admiration pour les cinéastes qui, avec cette obstination caractérisant l’artiste, se battent chaque jour pour réaliser, pour produire, pour montrer leurs films. Une obstination des artistes à mettre en regard de la ténacité devant caractériser la vie d’un politique de l’exécutif.«

«Depuis toujours, je me rends très volontiers au cinéma. J’ai une fascination pour ce lien fragile et magique entre une histoire et sa mise en images, entre une idée et son habit. Souvent, un livre à la main, je m’imagine quel film il ferait, comme si l’histoire elle-même était déjà devenue le film, comme si on était tous des réalisateurs vagabondant dans l’imagination sans le savoir.«

«Même si un chef du Département de l’Intérieur se doit actuellement de donner la priorité de son engagement à la santé, au social, à la formation et à la recherche qui sont en quelque sorte, pour employer votre vocabulaire, les locomotives de ce département, mais aussi les locomotives de notre pays, et bien je me réjouis que ma fonction de ministre de la culture me permette de renforcer également mon lien avec le cinéma. Je souhaite surtout que l’on reconnaisse, en Suisse, l’immense valeur de ce 7e art qui, dans mon coeur, est bien mieux placé qu’au septième rang.«

«J’apprécie en particulier la diversité des oeuvres. J’aime me plonger dans la pénombre d’une salle de cinéma, mais pour entrer dans un univers éblouissant, chaque fois différent, qu’il s’agisse d’un film grand public ou d’une oeuvre plus confidentielle. A mes yeux, le regard d’un auteur a une place déterminante au cinéma. C’est avec une foule de sentiments, allant de l’étonnement au plaisir, que j’ai découvert récemment, avec Home ou La Disparition de Giulia, les univers d’Ursula Meier ou de Christoph Schaub. Depuis que j’ai vu ces films, il m’arrive de chercher la maison d’Isabelle Huppert sur le bord de l’autoroute, ou de penser aux réflexions avancées par Bruno Ganz dans la nuit zurichoise sur cette question éternelle du vieillissement. En particulier lors des multiples débats actuels sur l’avenir de nos assurances sociales.«

«A mon sens, le cinéma est là pour nous divertir, bien sûr, mais aussi pour nous faire vivre notre identité. Il existe une affinité naturelle entre le cinéma et la société. Elle est liée à ce fonctionnement commun qui les constitue l’un et l’autre: la projection. Le cinéma suisse a souvent joué cette projection avec talent. Qu’on pense aux Faiseurs de Suisses de Rolf Lyssy ou à La Forteresse de Fernand Melgar, le cinéma helvétique a projeté avec force des débats nécessaires sur la scène publique.«

«Les films qui me frappent et me touchent le plus sont ceux qui véhiculent des valeurs sans pour autant juger ou imposer. Ainsi, alors que nous célébrerons prochainement les vingt ans de la libération de Nelson Mandela, Clint Eastwood nous parle dans son dernier film, Invictus, de valeurs éternelles: réconciliation, demande de pardon, respect des différences, et surtout il y ajoute la force infinie de l’être humain au travers de la poésie qui accompagne le film comme une mélodie selon laquelle on est «le maître de son destin, le capitaine de son âme». Ces valeurs, tout autant essentielles en politique, touchent le public. Le cinéma devient lui-même acteur de la société. Le cinéma joue en plus, avec Invictus, un rôle de mémoire: combien de jeunes nés dans les années 90, réaliseront peut-être pour la première ce que signifiait l’apartheid. Un film peut avoir beaucoup de force et peut provoquer ces moments où on a l’impression d’être submergé, d’être porté au-delà de sa propre vie. Quel avantage décisif par rapport à la sécheresse d’un manuel d’histoire!»