Spectacle

Didier Eribon: «Fils d'ouvrier, je suis le fruit d'un miracle social»

Avec «Retour à Reims», l’écrivain et sociologue français offrait en 2009 un livre puissant sur le désarroi du monde ouvrier, dont il est issu. C’est aujourd’hui un spectacle brûlant, bientôt à l’affiche du Théâtre de Vidy

A cent mètres du palais de l’Elysée, la France d’en bas se raconte. Dans la nuit glacée, deux rats fusent à vos pieds, devant l’entrée de l’Espace Cardin, salle chic où se joue à Paris Retour à Reims, immersion dans la psyché ouvrière, d’après le livre puissant de Didier Eribon. Vous avez rendez-vous avec lui, il pousse à l’instant la porte de l’entrée des artistes, emmitouflé dans un duffle-coat anthracite.

Cette rondeur presque enfantine est trompeuse: ce sociologue, marqué à vie par Michel Foucault et son Histoire de la folie, par Pierre Bourdieu et La distinction, met au jour depuis la fin des années 1980 les mécanismes de domination, ceux qui ont longtemps condamné à un silence coupable les homosexuels. Avec Retour à Reims, en 2009, il s’avançait en première ligne: il racontait la mort de son père, travailleur de l’ombre fruste et homophobe, avec lequel il avait rompu à l’adolescence; il levait aussi le voile sur sa mère, ouvrière laminée par la cadence de l’usine, toujours là pourtant, malgré les outrages.

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Ces parents-là, Didier Eribon les avait longtemps refoulés. La honte de ses origines le tenaillait, écrit-il, bien plus forte que celle jadis de son homosexualité. Avec Retour à Reims, il s’est libéré de ces fers, sans céder jamais à l’illusion rétrospective. Il parle moins de lui à vrai dire que du destin d’une certaine classe populaire qui votait communiste encore au début des années 1970 et qui apporte aujourd’hui son soutien à Marine Le Pen. C’est l’histoire d’un transfert par un transfuge de classe. Thomas Ostermeier en propose une lecture sensible, écho à la fronde des «gilets jaunes «, à l’affiche ce printemps du Théâtre de Vidy.

Le Temps: Jouer «Retour à Reims» à deux pas de l’Elysée, c’est un sacré symbole, non?

Didier Eribon: Dans ce livre, je m’interrogeais sur l’exclusion sociale et politique de catégories de la population qui sont dépossédées économiquement, culturellement et donc politiquement. Je me demandais comment, dans la mesure où il n’y avait plus de gauche digne de ce nom qui pourrait les représenter, ces catégories-là pourraient redevenir visibles et se faire entendre. La forme que ça prend aujourd’hui, cette révolte dans la rue, est le fruit de toutes ces années de relégation, d’infériorisation, d’invisibilisation de gens qui ne se trouvent pas représentés par les partis et les syndicats.


Dans «Retour à Reims», vous citez le grand écrivain américain John Edgar Wideman, qui parle à propos de son pays d’un état de guerre intestine. La France vit-elle quelque chose de cet ordre?

Le mot «guerre» est très fort, mais il me semble que, sous des allures pacifiées, nos démocraties vivent dans des états de guerre larvée. Les statistiques montrent que ceux qui sont en prison sont les Noirs aux Etats-Unis et les Français d’origine arabe ou africaine en France. Ce sont des populations livrées à elles-mêmes et cet abandon produit des phénomènes de délinquance qui aboutissent à la case prison. Dès qu’il y a une révolte dans les banlieues en France, la répression est importante. Il y a une violence étatique quotidienne qui s’exerce contre les habitants des quartiers populaires, notamment ceux dont la couleur ne correspond pas à celle des élites, des gouvernants du pays. Il y a une guerre sociale à cet égard.


N’est-ce pas forcer le trait?

Mais regardez le système scolaire, c’est aussi le champ de bataille d’une guerre sociale. Les statistiques révèlent que c’est un espace de perpétuation et de légitimation des privilèges de classes. Ceux qui accèdent aux bonnes filières sont les privilégiés, les autres sont éliminés plus ou moins rapidement. Et même quand ils accèdent à l’université, les dés sont pipés. Les enfants des classes dominantes vont, eux, dans les grandes écoles qui confortent l’élite dans son pouvoir. Vous pouvez faire le même constat en Angleterre et en Allemagne. Alors oui, on peut parler de guerre sociale: les privilégiés défendent leurs acquis par le moyen du système scolaire et du diplôme qui semble légitimer le mérite, mais qui n’est qu’une reconnaissance de l’origine sociale.


Comment «Retour à Reims» est-il devenu un spectacle?

C’est le désir de Thomas Ostermeier. Je ne l’ai pas écrit comme une œuvre littéraire. Mon projet était de reposer les problèmes de la sociologie et de la théorie politique à partir de la description d’une expérience personnelle. C’est ce que Pierre Bourdieu aurait appelé une autoanalyse sociologique, au sens où je propose, à partir d’un matériau biographique, une analyse de la structure de classe de la société française au XXe, de l’histoire politique, du monde du travail. En Allemagne pourtant, beaucoup l’ont lu comme un roman.


Vous n’avez pourtant pas hésité quand Thomas Ostermeier vous a demandé de l’adapter?

Ce qui l’intéressait, c’est que ce texte n’avait pas été écrit pour le théâtre. Je lui ai proposé de travailler avec lui, s’il le souhaitait. Un mois et demi après notre rencontre, il avait tout le dispositif, dont l’idée d’un film sur mon retour à Reims.

Ce film était-il une façon d’en finir une fois pour toutes avec cette honte des origines qui vous a poursuivi?

Au début, c’est tout le contraire qui s’est passé. Thomas voulait me filmer avec ma mère, chez elle, pour reproduire la scène qui ouvre le livre. Je lui ai répondu que ça, c’était absolument impossible, impensable. Il a insisté et j’ai persisté dans mon refus, jusqu’à ce que mon compagnon me dise: «Tu te prétends radical, mais ta radicalité s’arrête au moment de montrer ta mère sur un écran, dans un théâtre.» Ça m’a fait réfléchir. C’est une chose de décrire des individus, mon père, ma mère, une autre de les montrer dans leur corps. Nous avons tourné chez elle en mars 2017. Cette séquence m’émeut d’autant plus que trois mois après, elle est morte.


Qu’est-ce qui est à l’origine de «Retour à Reims»?

Quand mon père a été placé par ma mère dans une clinique pour malades d’alzheimer, je suis retourné la voir. Après sa mort, elle m’a dit: «Si je savais écrire, je ferais un vrai roman à partir de tout ce que je te raconte et j’aurais beaucoup de succès.» Ce jour-là, je lui ai dit que j’écrirais ce livre, pour elle. Ça a pris beaucoup de temps de maturation. Elle n’arrêtait pas d’en demander des nouvelles. Tous ses amis savaient que Didier écrivait sur la famille! Quand il s’est retrouvé à l’imprimerie, j’ai prétendu qu’il n’était pas fini, parce que je savais qu’elle s’attendait à une histoire simple d’elle, de nous… Elle ne s’attendait pas à un livre de sociologie.


Quelle a été sa réaction?

Elle était furieuse. Elle a considéré que j’insultais sa famille. Mes frères aussi étaient en colère, estimant que je les jugeais de haut. Elle m’a reproché d’avoir écrit qu’elle était raciste, de lui avoir prêté des paroles qu’elle n’avait pas tenues. Non seulement, elle les avait prononcées, mais elle les utilisait en permanence. Il y avait une sorte de dénégation. Sa critique consistait à dire que ce livre était vraiment un roman, que tout était faux. J’ai répliqué: «Mais non, maman, tout est vrai.» Elle a eu cette phrase: «Peut-être, mais tu n’avais pas besoin de le raconter.»


Vous êtes-vous réconcilié avec vos origines?

Une fois qu’on est parti et qu’on s’est établi dans un autre monde, on ne revient pas si facilement dans la classe sociale qu’on a voulu fuir. J’ai fait cette expérience: je retrouvais ma mère dans un décor inchangé, mais presque tout nous séparait: notre façon de parler, nos corps, les livres aussi qui sont chez elle, des petits guides de voyage ou des romans à l’eau de rose. En revenant, on retrouve toutes les raisons pour lesquelles on était parti. La fin de l’exil n’abolit pas la distance.


Le fossé était donc irréversible?

Il fallait faire avec ou renoncer à la voir. Comme la télé était sans cesse allumée, j’étais exposé à ses remarques racistes, du genre: «Il n’y a plus que des Noirs à la télé.» Je lui répondais que je ne venais pas pour l’entendre dire des choses pareilles. Elle me répondait: «Je suis chez moi, j’ai le droit de dire ce que je veux.» Il fallait que je prenne sur moi. Notre réconciliation n’en était pas vraiment une.


Ce sentiment de honte vous a-t-il quitté?

Il n’était pas simple d’imaginer que mes amis, qui me connaissent comme quelqu’un qui va à l’opéra et au théâtre, voient les endroits où j’ai habité, le cube de béton d’une pièce et demie dans lequel mes parents, mon frère aîné et moi avons vécu. Mais je peux être fier, je crois, d’avoir passé les premières années de ma vie dans un quartier de misère et d’être devenu ce que je suis devenu. Après avoir vu le spectacle, mes amis m’ont écrit pour me dire que la scène avec ma mère était extraordinaire. Et ce personnage est devenu mythique, une figure magnifique de courage, de ténacité.


Et elle vous a mis le pied à l’étrier?

Oui, oh oui… Elle a voulu que je devienne ce qu’elle a toujours regretté de n’avoir pas pu être. Ce que je suis aujourd’hui, c’est à elle que je le dois. Elle travaillait à l’usine, huit heures par jour, pour que je passe mes journées à lire Kant, Hegel et Marx.


Quand avez-vous su que vous feriez sécession?

Il n’y a pas un moment où on commence à le savoir. J’allais au lycée, c’était en soi déjà exceptionnel dans mon milieu, et quand j’ai passé mon bac, c’était du jamais-vu, dans toute ma famille. Plus improbable encore, j’entrais à l’université, mais j’ignorais que le fait que des gens comme moi y accèdent signifiait qu’elle avait perdu tout son prestige.


Comment expliquez-vous cette ascension?

Je suis l’effet d’un miracle social: mon homosexualité. Quand j’étais adolescent, je ne voulais pas ressembler à mon père, aux hommes de mon milieu et je ne leur ressemblais pas. Comme il fallait que je me distingue, je me suis inventé l’identité du lycéen qui s’intéresse à la littérature. Je lisais Marguerite Duras, je parlais de Jean-Luc Godard, de Samuel Beckett. C’était une manière de me donner une identité de jeune gay sans avoir à dire que je l’étais. Il ne faut pas oublier que toute la culture tendait à censurer ce type de désir.


Votre homosexualité vous a donc permis de vous affranchir?

A Reims, je n’aurais jamais pu vivre ma vie de gay avec autant de liberté. D’où mon départ pour Paris. Si des débouchés professionnels se sont ouverts, c’est aussi parce que j’étais gay. Ça m’a permis de rencontrer des gens qui étaient de milieux sociaux différents du mien.

C’est à Paris que vous allez rencontrer Michel Foucault, auquel vous avez consacré une biographie. Quels ont été vos liens avec le philosophe?

Je n’ai jamais eu d’histoire ni sexuelle ni sentimentale avec lui. Je l’ai beaucoup aimé, mais c’était une relation d’amitié complice. Nous étions un petit cercle qui l’entourait. Nous dînions, nous fêtions les anniversaires des uns et des autres, nous discutions beaucoup. Foucault recréait une sorte d’école philosophique de l’Antiquité, dans laquelle nous ne parlions pas beaucoup de philosophie, mais des choses de la vie. En revanche, quand nous mangions en tête à tête, au moins une fois par semaine, nous avions des discussions plus théoriques, littéraires, philosophiques. Il aimait qu’on lui raconte nos vies. Il écoutait, donnait des conseils. Il m’a légué ce que j’appellerais une politique de l’amitié. Beaucoup de mes étudiants sont devenus mes amis, dont l’écrivain Edouard Louis.


Le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez?

A ceux qui apprécient la théorie, La distinction de Pierre Bourdieu ou ses Méditations pascaliennes. Mais aussi les romans de l’Américaine Toni Morrison, Beloved en particulier. Ou L’acacia de Claude Simon qui me fascine.


Le poids des images selon Thomas Ostermeier

Le choc d’un spectacle qui tombe à pic. Dans une Europe où les partis populistes relaient les peurs des populations les plus démunies, Retour à Reims est une lampe-tempête: elle éclaire les courants antagoniques qui traversent l’ancien monde ouvrier et nourrissent par exemple la fronde des «gilets jaunes».

Un texte qui brûle donc et analyse en même temps à froid une histoire française, celle des parents de Didier Eribon, de son milieu, de la sphère ouvrière. En artiste aux aguets, Thomas Ostermeier a voulu que cette pensée s’incarne, afin de dévoiler la profondeur de champ historique des crises actuelles. A un jet de pavé de l’Elysée, à l’Espace Cardin où le Théâtre de la Ville a trouvé refuge le temps d’une restauration, Retour à Reims a ainsi valeur d’interpellation. C’est la force de cette production du Théâtre de Vidy, où elle sera à l’affiche ce printemps.

La voix d’Irène Jacob

Tient-elle pour autant toutes ses promesses? Pas tout à fait. Le plus passionnant de cette odyssée, c’est le dispositif conçu par le directeur de la Schaubühne de Berlin. Au cœur de celui-ci, un film: Thomas Ostermeier et Sébastien Dupouey ont suivi Didier Eribon, retournant dans la banlieue de son adolescence, à Muizon. Le documentaire que le spectateur découvre est projeté dans un studio d’enregistrement, matrice par excellence où se fabrique et se conteste le sens d’une lecture.

Sur scène donc, la magnétique Irène Jacob est chargée de poser un texte sur les images tournées par un documentariste – Cédric Eeckout. Le duo se chicane parfois sous les yeux du propriétaire du studio, joué par l’acteur rappeur Blade Mc Alimbaye. Irène Jacob pose ce genre de question: faut-il vraiment parler de «guerre sociale»?

Oui, répond Didier Eribon, qu’on suit à l’image. C’est la douceur méditative de son visage qui captive alors, dans le train qui le ramène au pays honni de l’enfance. Il frappe à une porte, celle d’une maisonnette, au sein d’une ruelle pavillonnaire. C’est là qu’habite sa mère, là qu’elle attend.

Face à face alors, une vieille dame et son fils. Elle, creusée par la servitude de ses années d’usine, lui, gêné et attendri. Elle sort d’une boîte des photos, des figures perdues revivent un instant. Si cette scène-là frappe autant, c’est qu’elle suggère l’écart infranchissable entre deux corps, deux mondes désormais, le lien qui subsiste pourtant on ne sait par quel miracle, le goût rance d’une enfance qui remonte dans un biscuit Lu.

La suite du film, c’est le désarroi de la classe ouvrière que l’extrême droite capitalise. Le propos est fort. Pourquoi alors émailler cette matière de dialogues oiseux, pseudo-humoristiques? Est-ce pour mieux faire faire passer la pilule de l’histoire? Pourquoi aussi ajouter un épilogue, le témoignage express de Blade Mc Alimbaye sur un grand-père, tirailleur sénégalais au service de la France? Le destin de ces hommes maltraités par la République mérite davantage qu’un post-scriptum.

En regard du film et de la parole de Didier Eribon, l’habillage théâtral s’avère superflu. Pour la première fois, Thomas Ostermeier s’attaquait à un matériau non dramatique. C’est ce qui le passionnait. Il aurait dû aller jusqu’au bout de son désir. Larguer le théâtre pour ne garder que l’essentiel: le choc du corps social.


Retour à Reims, Lausanne, Théâtre de Vidy, du 5 au 7 avril, du 28 mai au 15 juin, www.vidy.ch

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