Grand entretien

Didier Fischer: «Comme un ballet, Servette doit offrir un spectacle»

Il y a quatre ans, Didier Fischer prenait la tête d’une institution genevoise en faillite. Ce mois de mai, il fête son retour en Super League. Viticulteur amoureux, chef d’entreprise aux valeurs humanistes affirmées, ce randonneur de l’aube dévoile sa méthode et ses ambitions

Malgré l’heure matinale, il arrive de sa vigne, où il a traité le mildiou. Didier Fischer est habitué à faire plusieurs choses à la fois et à prendre soin du patrimoine. Rien qu’à Servette, il dirige la section de hockey, demi-finaliste des play-off de LNA, la section rugby, inscrite dans le championnat de France et promue en Fédérale 3, et la section football, qui fera cet été son retour en Super League après six ans d’absence. Il fait visiter les locaux que les différentes entités partagent à côté du stade de la Praille, connaît et salue tout le monde, tutoie beaucoup et se fait souvent tutoyer en retour.

Le club 17 fois champion de Suisse semble reparti du bon pied, comme avant lui Cenovis ou Favarger, autres emblèmes que Didier Fischer (60 ans) a relancés. Dans le monde du football suisse, c’est un président atypique. Homme de confiance de la Fondation Wilsdorf, il n’a ni fortune ni intérêt personnel dans le club. Il n’est a priori pas un passionné et ne vient pas chercher une notoriété. Etre président du Servette, il pourrait s’en passer, mais il a sans doute au fond de lui le goût de la compétition.

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Le Temps: Que s’est-il passé à Servette depuis la victoire sur Lausanne, vendredi 10 mai, qui officialisait le retour en Super League?

Didier Fischer: Le samedi 8h, la campagne d’abonnement pour la prochaine saison a été mise en route, avec un grand succès. Tout était prêt. Lundi matin, les Genevois ont découvert des bus TPG couverts d’affiches et d’annonces qui donnaient rendez-vous en Super League. Avec la première équipe et le staff, nous avons bien fêté vendredi soir. Nous nous sommes appelés le samedi, avec une petite gueule de bois. Les échanges téléphoniques n’ont jamais cessé et, naturellement, tout le monde s’est remis au boulot. La première réunion de la commission technique a eu lieu lundi après-midi, la suivante mardi matin. Il faut aller vite maintenant, mais en étant sacrés trois journées avant la fin, nous avons le bonheur très appréciable de gagner du temps.

Etes-vous loin de ce vers quoi vous voulez tendre?

Pas tellement. Nous avons entamé l’étude du projet pour la Super League en décembre, une fois par semaine en petite commission technique. Cela nous a permis d’être fins sur les réglages, de faire un vrai travail en profondeur sur la détection des jeunes talents, de ne pas agir dans l’urgence. Parallèlement, nous avons travaillé à combler le fossé, assez naturel, entre le groupe pro et l’académie, en recrutant des gens compétents et en mettant en place une structure. Désormais, l’équipe M21 sera liée au secteur professionnel. Cela n’a l’air de rien mais il ne suffit pas de dessiner une case dans un organigramme; il faut les bonnes personnes, la bonne impulsion, l’assentiment de tous les gens concernés. Nous avons donc fait tout cela ces derniers mois. Pour moi, dès que le championnat démarre mi-juillet, la saison est finie. Et je prépare la suivante, parce que ces chantiers-là sont à chaque fois des révolutions culturelles.

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Servette est un grand nom du football suisse mais n’a joué que deux saisons dans l’élite ces quinze dernières années. Quelle doit être sa place en Super League?

Servette sera à la place qu’il mérite, qui n’est pas définie par la renommée. Il faudra gagner des matchs, être performant. Comment faire? D’abord en assurant un budget minimum de 12 millions par saison pour trois ans. Cette base très confortable nous permet de développer un projet dans la sérénité.

Cela vous situe où, dans le classement financier?

C’est le sixième budget. Mais notre vraie richesse est de pouvoir nous dire: il n’y a pas d’inquiétude, les salaires tomberont chaque mois, concentrons-nous sur comment faire le mieux possible. Sportivement, il faudra rapidement absorber la différence de vitesse, d’intensité et d’engagement qui existe entre Challenge League et Super League.

L’Europe, vous en rêvez déjà?

Oui, bien sûr. Dans le paradoxe du football suisse, avec 15 millions de budget vous pouvez accrocher une compétition européenne. Si nous arrivons à offrir du bon spectacle, à être craints, à susciter un engouement autour de nous, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas viser un jour le titre de champion de Suisse.

Il y avait 20000 spectateurs au stade de la Praille contre Lausanne, puis 2600 six jours plus tard contre Rapperswil. Comment mobiliser le public très événementiel de Genève?

Nous tablons pour la saison prochaine sur une moyenne assez modeste de 7000 à 8000 spectateurs. Genève a le potentiel pour se mobiliser, effectivement plutôt pour des événements. A nous de progresser en tant qu’entreprise de divertissement, pour rendre le site plus accueillant et faire en sorte que les gens s’y sentent bien. Mais ce qui fera la différence, ce sera le moment où les gens s’approprieront enfin ce stade. Le match du 10 mai pourrait être un élément fondateur et un repère historique. J’entends toujours parler des Charmilles: «Ah, c’était mieux avant!» En fait, non. Les gens ne sont pas attachés aux Charmilles mais à l’histoire qu’ils ont vécue là-bas. La question est donc: comment créer des émotions à la Praille qui ancrent les gens dans ce stade? Pour ça, il faut des événements heureux, des moments marquants.

Le style de jeu entre-t-il dans la réflexion sur l’attractivité du stade?

Absolument. Servette a toujours été une équipe connue pour son allant offensif. Dans ce style-là, l’équipe plaît, a son public et fait envie. Notre entraîneur, Alain Geiger, a très bien compris cela. En changeant de catégorie, nous ne devons pas devenir craintifs. L’ADN de Servette, c’est un football d’attaque.

Pour garder les meilleurs jeunes au club, une promotion en Super League est plus efficace qu’une bâche autour des terrains de Balexert…

Clairement. Nous pouvons désormais offrir une vraie perspective aux jeunes talents de l’académie. Ce n’est rien de l’offrir; il faut la vivre, parce que si c’est du vent, le mot se passe très vite. Quand Kastriot Imeri, 19 ans, pur produit de l’académie, marque contre Lausanne, tout ça devient réel. Imeri, quand ses potes le voient en ville avec ses brillants aux oreilles, il fait envie! Nous voulons intégrer trois à cinq jeunes par année dans la première équipe. Une année, ce ne sera peut-être que deux et une autre année six, mais c’est la volonté des propriétaires du club que d’en faire la base de notre politique.

Vous êtes un sauveur d’entreprises mythiques, Cenovis, Servette…

Enlevez le mot «sauveur». Il porte sa propre déception en lui. Je n’en connais qu’un seul, il est mort sur la croix à 33 ans. Je suis un organisateur qui accepte de prendre des responsabilités, un coordinateur qui va chercher les personnes nécessaires pour monter un projet. Après, il faut quelqu’un pour l’incarner, il se trouve que j’accepte ce rôle.

Qu’avez-vous découvert en quatre ans que vous n’imaginiez pas?

Dans une entreprise ordinaire, si on a un problème dans la régularité de la production, on peut corriger. Dans un club de foot, on ne sait pas sur quoi agir. La saison que nous venons de vivre est phénoménale, mais il y a 1000 raisons qui peuvent l’expliquer: la qualité de l’entraîneur, les bons joueurs, etc. Il y a surtout un facteur irrationnel. Un club, c’est comme une table de mixage d’un mètre 50, avec des curseurs partout. Il faut vraiment que tout avance en même temps: la préparation physique, la nutrition, etc.

Humainement, qu’est-ce qui est différent dans un club?

Pour comprendre, il faut considérer que nous faisons partie de l’industrie du divertissement. Comme un orchestre symphonique ou un corps de ballet, nous devons offrir un spectacle. Pour qu’il soit le meilleur possible, il faut aimer profondément ceux avec qui on travaille. Un joueur, un entraîneur, un préparateur physique sont dans la recherche permanente d’un équilibre pour eux-mêmes, pour l’équipe. La reconnaissance est fondamentale pour cet équilibre. Si on ne comprend pas ça, on est à côté de la plaque.

Qu’est-ce qui vous anime?

Le bonheur qu’on peut apporter aux gens. Je n’avais pas imaginé cela. Sur l’esplanade vendredi, j’ai frissonné de joie. Que les gens disent: «Ce soir, j’efface quinze ans de douleur», c’est quand même dingue. Et puis il y a l’impact de notre travail sur les jeunes, ceux de l’Académie. Ce qui est magique, c’est d’arriver à donner un sens à la vie de gamins qui sans le sport seraient perdus.

Vous vous réclamez de valeurs dans un milieu qui en manque souvent. C’est difficile?

Non. Au contraire. Tenir à des valeurs, donner un sens aux choses, c’est ma force. On s’est fait railler: «Ah, les rêveurs…» On est peut-être idéalistes, mais que ceux qui se moquent nous montrent qu’ils vont plus loin que nous! Ceux qui nous dérangent le plus, ce sont les mercantiles, les agents qui viennent draguer les joueurs de 14 ans. Ce sont des gens de petite vertu. Avec ceux-là, nous avons bien fait le tri.

Comment définiriez-vous les valeurs de la fratrie Fischer, qui compte un chef d’orchestre connu, une avocate engagée dans la cause écologique? Un engagement civique?

Je ne pense pas que ce soit civique. S’il y a un socle, c’est l’authenticité, la sincérité. Nous sommes marqués au fer rouge du protestantisme. La notion de mission nous pousse un peu, mais nous ne l’avons pas définie ainsi. Je pense que nous sommes engagés.

Que vous ont transmis vos parents?

Ils nous ont poussés à être, le plus vite possible, indépendants, à mener notre vie avec quelque chose qui la portera. C’est ce que je dis aussi à mes enfants. Développez des passions. Faites des choses à fond.

Comment organisez-vous une journée?

Mal! Mon ami Michel Tuor et moi-même venons d’acquérir un domaine viticole, un rêve de toujours. Hier soir, j’ai fini à 22h30 une dégustation de vin que je proposais à un cercle d’entrepreneurs. Ce matin à 6h30, je buvais le café avec mon équipe à la vigne. Après, je discute avec le chef de culture de la météo de demain. L’infection du mildiou a été annoncée. Est-ce qu’on traite aujourd’hui? Ensuite, je vous rencontre. Après, on va étiqueter. Demain, j’ai une séance Genève Sport SA le matin, puis un déjeuner, je suis libre à 14 h et je dois apporter du vin à Saint-Imier; j’y vais moi-même pour mieux connaître notre nouveau client.

Est-ce compatible avec le développement des trois Servette, le rugby entrant dans une autre dimension?

Si tout dépendait de moi, ce serait impossible. Mais le rugby est très bien structuré. Il y a un comité avec un président. Même chose pour le hockey. Moi, j’ai des réunions avec les présidents régulièrement: on fait un contrôle budgétaire, on aborde les sujets importants, on anticipe, etc.

Comment définiriez-vous votre rôle?

La fondation 1890 a des valeurs claires: tout ce qu’on fait, c’est parce qu’un franc investi dans le sport, c’est 10 francs d’économisés dans les programmes sociaux pour la jeunesse. Les sports populaires sont les vecteurs et les garants de valeurs constructives pour la société: le respect, l’humilité, le travail, la solidarité. Mon rôle, c’est de mettre à disposition les moyens pour ces projets-là, de rappeler les valeurs et de faire en sorte qu’elles soient mises en œuvre. C’est la raison pour laquelle je ne céderai pas du capital-actions du Servette football club. Parce que cela signifierait que je dois partager des valeurs avec un nouvel actionnaire. On n’en est pas là.

Vous voyez-vous rester longtemps à la tête du Servette?

Pour l’instant, je suis ravi. Je n’ai pas de plan de carrière. Mais il sera peut-être à un moment plus sain que quelqu’un reprenne cette présidence. Il se peut qu’un jour je ne sois plus que dans la vigne.

Adolescent, comment rêviez-vous votre vie?

Je voulais cultiver la terre. Puis, je me suis passionné pour le vin. J’avais la conviction qu’il fallait être engagé et libre, surtout ne pas me sentir enfermé dans quelque chose. C’est comme ça que je rêvais et que j’essaie de vivre toujours aujourd’hui. Quand on regarde mon agenda, on se dit que je vis tout le contraire. Mais ma liberté, ce n’est pas l’oisiveté. C’est de choisir les projets dans lesquels je me lance et la manière de les faire avancer. Je ne suis pas un contemplatif.

Où vous ressourcez-vous?

Les matchs! Tous les matins, je marche dans la vigne. Le jour qui se lève sur la vigne, c’est magnifique. C’est le moment où je mets en route mon cerveau. Ma meilleure manière de me ressourcer, c’est de régler les problèmes qui pourraient m’assombrir.


Questionnaire de Proust

Qui pour incarner l’intelligence?

Nelson Mandela.

Qui pour la beauté?

Monica Bellucci.

Votre principal défaut?

L’impatience.

Votre héros de fiction?

La fiction ne m’intéresse pas.

Si vous deviez changer une chose dans votre bio?

La date de naissance. Vingt ans plus tard.

Un lieu pour terminer vos jours?

Les vignes à Peissy (GE).

La musique sur laquelle vous dansez?

«Gabrielle» de Johnny Hallyday.

Si vous étiez un animal?

Un oiseau.

Votre chasse-spleen favori?

Le Merlot des trois étoiles.

La qualité que vous chérissez chez les autres?

La sincérité.


Bio express

1959 Naissance à Zurich. Son père est fonctionnaire international, sa mère interprète.


1985 Décroche un diplôme d’ingénieur agronome au Technikum de Zollikofen, près de Berne.


2008 Préside le conseil d’administration de la Cave de Genève, fonction qu’il a occupée jusqu’à cette année.


2015 Prend les rênes du Servette Football Club, avec l’appui d’un groupe de mécènes.


2018 Acquiert avec son ami Michel Tuor le Domaine des Trois Etoiles, sur le coteau de Peissy à Genève. Un rêve de jeunesse réalisé.

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