Musique

Dido, au bout de l’ennui

Après cinq ans de retraite, la chanteuse anglaise aux 40 millions d’albums vendus revient aux affaires, délivrant un autre disque domestique aux ambitions décoratives. Entretien express

Il est des artistes comme elle qui ne nous évoquent rien. Ni passion, ni dédain. Ou alors, peut-être, une indifférence polie face à une œuvre aseptisée valant surtout pour des tubes tendres-amers troussés comme «en passant». Aussi, quand l’opportunité d’échanger avec Dido se présente au prétexte d’un cinquième album publié en vingt-quatre ans de carrière, on accepte par molle curiosité. Voyons: qu’est-ce que l’Anglaise, idole lointaine et voix sans nerf, peut bien avoir à raconter? Dix minutes chrono d’échanges proches du néant suivront.

«Toujours là?» Et prêt aussi. Depuis la grosse demi-heure où l’on patiente afin de causer avec l’auteure de White Flag (2003), on a eu le temps de passer plusieurs fois en revue sa biographie, de réécouter ses principaux hits, de goûter en se forçant les contours rassurants, si peu surprenants, de sa nouvelle livraison. Et puis la voilà qui paraît au téléphone, la gosse de Kensington couronnée reine des ondes FM. «Bonjour», dit-elle, voix lasse, ton distant, verbe neutre, nous laissant comprendre combien les minutes à venir seront plates. «Bonjour», souffle encore la Londonienne, 47 ans, depuis cinq ans rangée des sollicitations, et maintenant soumise à une intense ronde de promotion. A quoi, diable, était-elle occupée tout ce temps? «Je me consacrais à mon fils, répond-elle, mécaniquement. Je suis à présent heureuse de retrouver mon public.» Point. Et question suivante!

«J’ignore pourquoi on m’aime»

La manière dont le monde s’apprête à accueillir son nouveau disque, ce Still on My Mind qui lui vaut de bousculer encore les charts, grosses cylindrées pop à l’appui, comme Friends, Dido Florian Cloud de Bounevialle O’Malley Armstrong (son vrai nom) s’en moque, clairement. Oh combien cet instant, cette journée, la stratégie de conquête mise en œuvre par son label afin que tout ce qui bouge et respire sur terre soit informé de son come-back lui sont pénibles. Elle voudrait être au parc avec son fiston, l’auteure de Hunter (2001). Ou bien dans ce salon où elle «adore enregistrer avec Rollo», son grand frère, taulier du navire électro-pop Faithless. Dido s’ennuie, ne s’en cache pas et nous, malgré la pluie au-dehors, on songe à combien il serait bon, plutôt que d’interroger pour rien la star, de sortir nous offrir un jogging. Néanmoins, par devoir, on tente de l’atteindre encore: «Désirez-vous savoir ce qu’on pense de ce disque?» Silence. Puis, prononcé comme étranglé: «Hein, euh, oui, dites-moi, tiens…»

Ce 12 titres, on a cherché durant plusieurs séances d’écoute à lui trouver un intérêt. Sans vrai succès. Bien sûr, il y a ce premier single, Hurricanes, chose accrocheuse conçue pour s’inscrire net dans les playlists des radios généralistes. Ou bien Take You Home, bande-son pour cocktail fondée sur un beat molletonné qu’on devrait goûter partout cet été. Pourtant, et après avoir insisté, juré, rien n’existe ici qui parvienne à toucher, bouger ou stimuler. Still on My Mind: du papier peint pop. La démonstration du talent ornemental d’une artiste sans rivale quand il s’agit de bâtir des comptines fonctionnelles à la neutralité butée. Commentaire de la dame? «J’ignore pourquoi le public m’aime, articule-t-elle, évaporée. Je n’ai jamais tenté de plaire. Je fais mon truc comme je le sens. Ça m’a offert une carrière heureuse. Je souhaite que mon fils retienne cela de ma trajectoire artistique.»

«J’espère que le public aimera»

Sans surprise, c’est à son garçon que Dido dédie cette collection de chansons ripolinées où il est question d’amour solaire (Have to Stay), de blessures sentimentales (Give You Up) ou – sans rire – du «pouvoir de la musique» (You Don’t Need a God). La musique, justement? Passé Girl Who Got Away (2013), la discrète ne songeait pas à y retourner. «J’étais trop impliquée dans ma vie de mère, expédie-t-elle. Et puis ça m’a pris un jour. Rollo m’a rejoint et on a commencé à enregistrer sans pression, intégrant tous les styles qu’on aime: dance et pop, folk et hip-hop.» Dans ce goût de la synthèse, ne pas voir d’audace.

Depuis No Angel (1999) et le single Thank You samplé par Eminem dans Stan (2000), Dido creuse le même sillon: beat dance en toile de fond ou pas, chez elle, les rimes blanches se disent invariablement sur ritournelles tristounettes. Reste ses collaborations cinq étoiles (Brian Eno) ou ses piges chez Britney Spears (I’m Not a Girl, Not Yet a Woman, 2002) et Rihanna (Never Ending, 2016)… Mais pas le temps de les évoquer. La star veut en finir. Alors va pour une ultime question, la seule qui vaille au demeurant quand le retour de Dido signifie subir ses hymnes palots tabassés au moins jusqu’à l’automne: pourquoi briser le silence quand, vraiment, rien ne pressait? «J’ai pensé que c’était le moment, jure-t-elle. Aussi, qu’il s’agit du bon disque pour reprendre la route. Je n’avais pas tourné depuis quinze ans. J’espère que le public aimera.» Une formule de politesse vite lancée et là, terminé, l’idole a raccroché.


Dido, «Still on My Mind» (BMG). En concert le 7 mai à Zurich (Volkshaus).

Publicité