Photographie

Die Winter, famille banale et déjantée

Du début des années 1990 à la fin des années 2010, Stéphane Winter a photographié ses parents adoptifs dans des mises en scène improbables. Il dévoile aujourd’hui cette chronique intime et fantasque

Les images se suivent comme des couvertures de Martine. Il y a papa dans la baignoire, papa en nuisette ou papa avec une mini-crête. Il y a maman affichant son formidable brushing et une tête à gazon ou maman habillée comme un ado devant un poster de Pantera. Puis il y a le couple encagoulé ou sur le canapé. Et parfois le trio, jetant des rayons laser en joggings bariolés ou posant sur le balcon avec drapeaux patriotiques et chapeaux ridicules.

Mais contrairement à Martine, chaque portrait n’est pas la promesse d’un récit à venir. Il est l’apothéose d’un joyeux et unique moment, sans davantage de signification; la famille Winter s’est beaucoup amusée. Stéphane, le fils, expose aujourd’hui ses tirages à Vevey, dans le cadre du festival Images, et publie un livre aux Editions Gwinzegal.

Lire aussi: Festival Images à Vevey: les 10 expos à ne pas manquer

«La stérilité est toujours taboue»

Dans l’ouvrage, une enveloppe blanche. Dans l’enveloppe, une lettre datée de 1969. «Cher Monsieur, j’ai reçu le résultat de l’analyse demandée le 2 septembre dernier. Celle-ci nous montre une insuffisance importante (sic) de votre indice de fertilité, insuffisance qui explique la stérilité de votre couple.» Les époux, lui d’origine argovienne, elle vaudoise, décident d’adopter un enfant. En 1975, Stéphane, qui possède alors un prénom sud-coréen, arrive de Busan via une ONG. Il a 1 an.

«C’est cette histoire que j’ai voulu raconter dans le livre. La stérilité est toujours taboue aujourd’hui. Et à l’époque de mes parents, un homme incapable de se reproduire était perçu comme un homme inférieur. J’ai souhaité montrer que tout cela avait abouti à quelque chose de positif, explique le Lausannois. Il ne s’agit pas vraiment d’adoption car la question de mes origines ne m’a jamais posé problème. J’oublie parfois que j’ai une tête d’Asiatique!»

«Je voulais expérimenter»

A 14 ans, le jeune Winter reçoit un Kodak Disc et se met à photographier tous azimuts. Apprenti chimiste, il fréquente – seul – le club photo de l’entreprise où il travaille. «Je voulais expérimenter, et dans les prises de vue et dans le développement. Mes parents étaient les seuls modèles que j’avais sous la main car je ne sortais pas avec mon appareil, sauf pour les vacances.» Biberonné à Canal Plus et aux BD d’Edika et des Bidochon, l’adolescent revendique un humour «décalé et un peu absurde». Son père et sa mère se prêtent volontiers au jeu.

Les mises en scène sont improvisées avec les objets du bord – que Stéphane amasse dans sa chambre – et selon les humeurs du moment. Les séances ne durent pas plus de 5 minutes. «Ils acceptaient plus ou moins tout. Je n’ai pas montré les images plus extrêmes mais disons qu’ils n’étaient pas forcément mis à leur avantage, selon les déguisements et les positions. Nous rigolions beaucoup. Je me souviens de chaque moment où nous avons pris ces photos.» La tendresse et la complicité fusent de chacun des tirages.

Album affiché en grand

Croisée lors du vernissage à Vevey, Pierrette Winter en est tout émue; son mari est décédé en 2011 et leurs joyeuses étreintes s’affichent en grand sur les murs du Local d’art contemporain. Elle trouve «bizarre» de se découvrir ainsi. Depuis, elle s’est approprié l’exposition, assure son fils. L’idée de rendre cet album public date d’il y a vingt ans déjà. Stéphane est alors étudiant à l’Ecole de photographie de Vevey et se dit qu’il y a quelque chose à faire de tout cela. Régulièrement, il envoie des e-mails à ses amis en y joignant un Polaroid. Certains deviennent fans de la série et le poussent à aller plus loin.

Epoque révolue

Parmi ceux-là, un camarade de promotion devenu éditeur en Bretagne: Jérôme Sother, directeur artistique de Gwinzegal. Une première tentative échoue en 2007. Les deux amis se revoient à Arles en juillet dernier et concluent l’affaire. Ils ont deux mois pour publier un livre et monter une exposition. Le corpus contient 6000 à 7000 photographies, argentiques, numériques, à la chambre, au moyen format, au Polaroid… «Nous avons dû travailler très vite mais cela se mariait bien avec le côté spontané des images. Et puis nous les avions tellement en tête que l’édition allait un peu de soi.»

Les décors et les vêtements fleurent bon une époque révolue, faite de table en formica, de jogging en nylon et de crinière permanentée. C’est la chronique d’une famille prolétaire – père agent technico-commercial pour les machines de chantier, mère au foyer – des années 1970 aux années 2010. Car aux images pensées par le fiston et de plus en plus maîtrisées s’ajoutent les clichés flous et mal cadrés pris par les parents dans sa prime enfance; le petit devant le sapin de Noël, le petit à la montagne, le petit et la voiture…

Stéphane Winter, qui enseigne à l’Ecole de photographie de Vevey, travaille aussi comme consultant dans le domaine informatique. C’est le sujet de son prochain projet. De temps à autre, il photographie encore sa maman, «pour un petit gag». Et cette semaine, il vogue de Grèce en Croatie, à l’occasion d’une croisière Rock & Blues à laquelle participe The Two, dont il est le photographe attitré. Sur le site internet du groupe, les deux musiciens posent de manière parfaitement classique.



Stéphane Winter: «Die Winter», Editions Gwinzegal, 48 pages, 2016.

Exposition jusqu’au 2 octobre à la Galerie LAC, à Vevey, dans le cadre du festival Images.

Publicité