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Diébédo Francis Kéré.
© Marin Mikelin

Architecture

Diébédo Francis Kéré: «N’oublions jamais notre humanisme»

Débordant le cadre du cinéma, le festival de Locarno invite des personnalités comme le fameux architecte burkinabé à rencontrer le public. Un bel échange

Parce qu’il puise une partie de son inspiration dans la peinture, la littérature, la musique, pourquoi le 7e art ne rendrait-il pas hommage aux autres? Capitale du cinéma d’auteur, le Locarno Festival lance depuis longtemps des passerelles entre les différents modes d’expression. Il a imaginé des sections faisant la part belle aux arts plastiques, invité des écrivains (Antonio Tabucchi, Michel Houellebecq, Chuck Palahniuk…) à parler du rapport de la lettre et de l’image.

Cette année, le festival et son principal partenaire, la Mobilière, lancent les Locarno Talks, trois rencontres publiques visant à densifier les échanges culturels. Etrennés en compagnie de Carla Del Ponte, ces débats se poursuivent ce vendredi avec la rencontre de Peaches, musicienne canadienne, et de l’astrophysicien Ben Moore. Jeudi, la parole revenait à l’architecte Diébédo Francis Kéré.

Né en 1965 à Gando, un village du Burkina Faso loin de tout, sans eau courante ni électricité, le petit campagnard est allé à l’école à Ouagadougou. Il est devenu charpentier avant de s’envoler pour l’Allemagne, un pays dont il appréciait la solidité des outils. Il avait 18 ans et n’oubliera jamais le paysage se déroulant sous ses yeux, le désert qui verdit, la mer qui s’ouvre, et enfin la société occidentale sillonnée de voies de communication. Il évoque le demi-poulet qu’on lui avait servi à son arrivée en Allemagne. Il a attendu les autres convives pour partager ce plat pour dix personnes avant de comprendre que c’était une portion individuelle.

Le goût du foufou

Diébédo Francis Kéré a étudié l’architecture à Berlin. Il y dirige un bureau d’architectes mondialement réputé. Mais il enseigne à Mendrisio et court le globe 300 jours par année. «C’est le prix à payer pour ce que je fais. Je suis un citoyen de monde.» Le thème des Locarno Talks étant «home», l’architecte burkinabé est invité à définir sa maison. Il a l’impression que la notion de foyer entretient un lien avec le cœur, avec les souvenirs d’enfance, comme le goût du foufou (une polenta locale) que sa mère cuisinait. «Construire des maisons, c’est technique. Ce sont les émotions des habitants qui y insufflent la vie.»

Enracinées dans la culture africaine, les créations du grand architecte se caractérisent par une approche écologique et associative. Il s’inspire de la nature et intègre les populations locales à leur fabrication. L’école de Gando adopte une forme annulaire. Conçue comme une oasis, elle accueille les élèves dans son ombre protectrice.

Cette année, Kéré est le premier architecte africain à avoir été mandaté pour créer le pavillon saisonnier de la Serpentine Gallery, à Londres (jusqu’au 8 octobre). Il s’est inspiré de l’arbre sous lequel se rencontrent les villageois de son pays. Protégeant du soleil comme de la pluie, la canopée en bois de pin est ceinte d’une paroi circulaire ajourée, peinte en bleu, car le bleu est la couleur que portent les amoureux burkinabés lorsqu’ils ont un rendez-vous galant.

Parlement transparent

Diébédo Francis Kéré travaille sur un grand projet, celui du futur parlement de Ouagadougou, l’ancien ayant été détruit lors de la révolution de 2014. Il imagine une structure pyramidale semi-transparente, ouverte et accueillante dont une face, constituée de gradins, permettra aux gens de s’asseoir et admirer la vue. «Un grand espace public où les citoyens se retrouvent, un parlement démocratique», sourit-il.

L’autre jour, de passage aux Etats-Unis, dans le Montana, il a été désagréablement surpris par la crispation des contrôles douaniers. «Isolés, les Etats-Unis ne pourront survivre.» Il rappelle qu’il n’y a pas de frontières. Et que le seul moyen d’endiguer l’immigration africaine est de changer le système, d’investir en Afrique, d’y créer de véritables infrastructures plutôt que d’en dénoncer la misère et la violence, opposées aux bienfaits de la vie occidentale. «N’oublions jamais notre humanisme. Il faut créer des héros africains», lance-t-il. Il en a le profil, assurément. Mais, modeste, il décline en rappelant qu’il trempe toujours ses doigts dans l’argile.

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