Diego Fasolis, si solaire et baroque

Lyrique Le chef tessinois dirige le «Singspiel» de Mozart à Lausanne, dans un spectacle remonté par Eric Vigié

Il accompagne de grands chanteurs comme Cecilia Bartoli

Il arrive un peu essoufflé, un casque sur la tête, le visage creusé par l’effort. «Désolé, j’ai quelques minutes de retard!» Et il repart avec ce même casque sur la tête, pédalant dans les rues escarpées de Lausanne. Oui, la vie de Diego Fasolis est une course perpétuelle.

Depuis quelques années, il est devenu l’un des chefs favoris de Cecilia Bartoli. La diva romaine l’a engagé pour ses deux derniers albums parus chez Decca, Mission et St Petersburg. Ils ont fait une centaine de concerts ensemble. Et ils viennent de triompher au Festival de Pentecôte de Salzbourg dans Iphigénie en Tauride de Gluck et Semele de Händel. Le temps de partager un verre d’eau fraîche, Diego Fasolis évoque La Flûte enchantée de Mozart qu’il répète ces jours-ci à l’Opéra de Lausanne, dans un spectacle de Pet Halmen décédé en 2012, repris par son ex-assistant Eric Vigié.

«Moi-même, je suis franc-maçon. Je fais partie d’une Loge. Je n’y vais pas souvent, ce qui fait que mes frères me tapent sur les doigts! Mais ces derniers trois mois, je n’ai dirigé que des musiques maçonniques: le Requiem allemand de Brahms, Iphigénie en Tauride, Semele et Die Zauberflöte!» Cette Zauberflöte, ultime opéra de Mozart écrit sous la forme d’un Singspiel, déroule une symbolique autour de l’amour et de la sagesse. «On peut interpréter l’opéra selon une grille de lecture maçonnique, on peut analyser la partition, mais ce n’est pas le plus important. Cette musique se déploie à tant de niveaux qu’elle parle au petit enfant comme au savant.»

Deux royaumes rivaux s’y affrontent. D’un côté la Nuit, la Lune, Isis; de l’autre le Jour, le Soleil, Osiris. Diego Fasolis a sa petite idée sur la question. «On a l’impression que la pièce est anti-féminine: les femmes parlent beaucoup mais ne font rien, elles sont obligées de s’appuyer sur les hommes pour exister. Mais la réalité, c’est qu’il faut mettre ensemble le masculin et le féminin. Pourquoi Pamina et Tamino, qui ne se sont jamais vus, s’aiment-ils déjà au premier regard? C’est parce que le masculin reconnaît son féminin, donc c’est l’âme même qui reconnaît ses attributs.» Et de digresser sur les messages cachés du Singspiel, jusqu’à en proposer un décryptage selon l’énergie des sept chakras hindous!

Son coup de foudre à lui, Diego Fasolis l’a eu pour l’orgue. Il n’était qu’un petit garçon qu’il se hissait pour atteindre le clavier. «Je jouais de l’orgue debout, parce que je ne pouvais pas m’asseoir!» Né en 1958 à Lugano, il a dans les veines l’héritage de son grand-père paternel, d’origine napolitaine. «Mon grand-père et ses deux frères – deux contrebassistes et un violoniste – étaient musiciens. Ils étaient employés au Teatro San Carlo. Mon grand-père est venu s’installer en Suisse quand mon père avait 2 ans. Il chantait aussi. J’ai retrouvé des affiches à la maison où l’on peut voir que mon grand-père, Michelangelo Fasolis, donnait des concerts avec des grands airs de Verdi pour baryton!»

Les cordes, l’opéra. De quoi paver la route du jeune Diego, qui mène de front études d’orgue, de piano, de chant et de direction chorale à la Musikhochschule de Zurich. «J’ai donné des centaines de concerts comme organiste», dit-il, tout en évoquant la figure de Gaston Litaize, l’organiste aveugle qu’il a côtoyé à Paris. «C’était un personnage incroyable. Je l’ai transporté en voiture en Italie où il donnait des cours, à Crémone notamment. Je faisais la traduction en italien. Il m’a appris la grande tradition de l’orgue romantique français. Et dire qu’il a connu Louis Vierne!»

Et alors, Bach, Vivaldi? Comment sont-ils entrés dans sa vie? Diego Fasolis appartient à la génération de musiciens qui a été frappée de plein fouet par la révolution sur instruments d’époque dans les années 1970 et 1980. Il cite la figure de Nikolaus Harnoncourt, «un maître» qui a eu le courage de «démolir un mur». Ce geste – avec des partis pris parfois extrêmes – a été crucial pour la jeune génération de chefs.

Mais c’est en travaillant trois ans en tant qu’assistant d’André Ducret, au Chœur de la Radio suisse italienne à Lugano, que Diego Fasolis est devenu chef de chœur. «C’était en 1993. La RSI m’offrait le seul poste où je pouvais faire ce que je voulais au Tessin. J’ai été nommé sans concours à la succession d’Alain Ducret, parce que j’ai pu montrer comme assistant que j’avais les choses en main.»

Appelé à diriger douze nouvelles productions par an pour la RSI depuis 1993, Diego Fasolis a défriché des partitions à tour de bras – de la Renaissance au contemporain. «Dans ma vie, tout est neuf. Je reviens rarement à des œuvres que j’ai déjà faites, sauf par exemple pour La Flûte enchantée, que j’avais dirigée il y a quelques années en Italie.»

Le style de Diego Fasolis repose sur un phrasé très vocal. Il évite les tics et coups de boutoir si irritants de certains chefs baroques. «Moi, je dois entrevoir la ligne musicale, toujours. C’est un peu la force de mes interprétations, d’aller de A à Z.» Lui-même s’étonne des résultats auxquels il est parvenu dans les Suites d’orchestre de Bach à la tête de son ensemble I Barocchisti, fondé en 1998. «Et dire qu’on a enregistré ces Suites en deux jours! Avec Bach, il ne faut pas faire grand-chose, c’est quelque chose qui n’est pas forcé.»

Evidemment, la rencontre avec Cecilia Bartoli a contribué à asseoir son rayonnement. «Je l’ai approchée il y a une quinzaine d’années aux Semaines musicales d’Ascona. Je lui ai exprimé mon désir de travailler avec elle.» Cette collaboration, qui a été retardée par un geste malvenu du manager de Fasolis, est en pleine floraison aujourd’hui. Le chef à la gestique si élégante est courtisé par les plus grandes maisons. Alexander Pereira, directeur de la Scala de Milan, l’a sollicité pour participer à la création d’un orchestre sur instruments d’époque dans l’institution de Verdi par excellence, avec une production d’Il trionfo del Tempo e del Disinganno de Händel à la clé. Une consécration tardive mais méritée pour une personnalité à la créativité débridée.

«La Flûte enchantée» à l’Opéra de Lausanne, du 7 au 14 juin. Spectacle complet.

«Petit, je jouais de l’orgue debout, parce que je ne pouvais pas m’asseoir!»