Sur son héritage, et sur l’évolution de l’interprétation lyrique:

«A l’étranger, je suis surtout perçu comme un spécialiste du lied allemand, et il est vrai que j’ai dû en chanter ou en enregistrer plus de trois mille. Dans le monde l’opéra, j’ai tenté de contribuer à l’émergence d’un nouveau style d’artiste lyrique: le chanteur-acteur, soucieux de donner à entendre et à voir toute la richesse psychologique d’un personnage et la subtilité de son évolution au fil de l’œuvre.»

Sur la culture allemande d’après-guerre:

«En tant que chanteur allemand, il m’a fallu, dans les années d’après-guerre, vaincre les réticences des publics danois, suédois, hollandais et britannique à l’encontre du répertoire en langue allemande que je leur présentais. Mais en faisant revivre la douceur du passé à travers notamment le lied romantique, en permettant au bon vieux temps, à la meilleure Allemagne, sensible, cultivée, civilisée, de se manifester à nouveau, j’ai peut-être modestement contribué à redorer le blason de l’Allemagne défigurée par le nazisme, et œuvre à un apaisement entre mon pays et ses victimes. A cet égard, l’une des expériences les plus émouvantes a été ma tournée avec Daniel Barenboim en Israël, où je fus, en 1971, au terme de pourparlers délicats, le premier soliste allemand à pouvoir se produire.»

A propos de la musique contemporaine:

«Pour que la voix reste vivante, il faut que l’on écrive encore et toujours pour elle, qu’on l’utilise pour ce qu’elle seule est capable d’accomplir: délivrer un texte. Or il me semble que nombre de compositeurs contemporains sont plus passionnés par la recherche sur les sons et les bruits que désireux d’exprimer un véritable contenu. Je ne suis pas non plus convaincu par le retour de certains compositeurs à un néo-classicisme comme celui d’Arvo Pärt ou à une musique minimaliste comme celle de Philip Glass, qui séduisent pourtant une partie du public.»

A propos du répertoire et des publics:

«Le chant savant peut-il et doit-il devenir un art de masse? Je n’en suis pas certain. Le récital, en tout as, est une discipline qui ne peut séduire qu’un public restreint et j’ai toujours pensé que, lorsque je remplissais la salle Pleyel pour une soirée de lieder, j’avais devant moi les quelques milliers de Parisiens spontanément réceptifs à cette forme d’art.»

A propos de l’avenir du chant et du répertoire lyrique:

«Au fond, à l’image du dieu romain Janus, l’avenir m’apparaît sous un double visage. Dans mes cauchemars j’entrevois un monde où opéras et orchestres n’accueilleraient plus de spectateurs et où seuls les moyens audiovisuels et informatiques restitueraient l’art du chant. Dans mes rêves heureux, je vois nos enfants et petits-enfants continuer de se presser à l’entrée de spectacles vivants, parce qu’ils savent comme nous que rien, jamais, ne remplacera l’émotion vraie, profonde, indélébile qui nous étreint au cours d’un concert ou d’une représentation d’exception.»

«La légende du chant», Flammarion 1998