laïcité

«Dieu est de retour, et cela complique tout»

L’essayiste, écrivain et peintre Marek Halter a toujours mis les religions et la lutte contre la barbarie au cœur de son œuvre. Et il n’entend pas céder

«Dieu est de retour, et cela complique tout»

L’essayiste, écrivain et peintre Marek Halter constate que le XXIe siècle est religieux. Il appelle à une laïcité intelligente qui ne diabolise pas l’islam, mais qui valorise au contraire son héritage

Il s’est arrêté de parler un instant. Face au rappel de l’assaut sanglant donné par les tueurs, mercredi, contre les locaux de Charlie Hebdo, Marek Halter a écouté résonner le mot «barbarie» si souvent prononcé dans les commentaires d’actualité. Puis il a répliqué en réfutant le terme. «Barbare, qu’est ce que cela veut dire? Les nazis qui conduisaient les juifs aux fours crématoires demandaient aux orchestres de jouer Schumann. En quoi deux jeunes musulmans fanatiques endoctrinés sont-ils plus barbares que les généraux hitlériens amateurs de Beethoven?» Notre conversation, autour du rôle des intellectuels face à la tragédie terroriste à laquelle la France s’est trouvée confrontée cette semaine, pouvait commencer.

Samedi Culturel: Vous réfutez le terme «barbarie». Et pourtant, que dire d’autre face à un tel étalage de violence, de volonté d’en découdre, de faire couler le sang?

Marek Halter: Il est trop facile, trop réducteur, trop trompeur de faire rimer ce terrorisme avec la barbarie. Les plus grands criminels nazis, je me répète, adoraient Beethoven et Wagner. Etaient-ils moins barbares que les frères Kouachi? Notre rôle d’intellectuels est d’appréhender le sens de l’histoire, ou du moins d’éveiller nos concitoyens aux mutations de celle-ci. Or la mutation que je constate, comme observateur engagé, n’est pas l’irruption de la barbarie dans nos vies quotidiennes, mais l’irruption de Dieu. Dieu est de retour, et cela complique tout. Les uns le nomment «Seigneur», les autres «Allah». C’est à propos de ce Dieu que nos sociétés se fissurent, et que nos consciences se retrouvent ébranlées. J’étais jeudi soir devant le siège de Charlie Hebdo avec une délégation d’imams. Ils avaient apporté des fleurs. On pouvait voir dans leur regard cette interpellation, ce défi divin que beaucoup d’intellectuels ont cru pouvoir ignorer. La tuerie de Charlie Hebdo, c’est au fond le retour dramatique d’André Malraux. Il avait prédit que le prochain siècle serait religieux. Le nier n’a plus de sens. Nous sommes pris dans cette tourmente des consciences.

Le massacre survenu à «Charlie Hebdo», c’est aussi une forme abominable de «choc des civilisations»?

Non, absolument pas. Les tueurs vivaient dans la même civilisation que vous et moi. Ils écoutaient la même musique que la plupart des jeunes. Ils utilisaient les mêmes téléphones portables. Le massacre de Charlie Hebdo, c’est le choc de ce grand vide engendré par la disparition des idéologies. Prenez mon parcours, qui est assez similaire au fond à celui de nombreux intellectuels français «engagés». Il y a trente ans, nous nous battions pour envoyer, en mer de Chine, des navires secourir les boat people vietnamiens échappés des griffes d’une idéologie, le communisme. Aujourd’hui, des migrants meurent tous les jours en Méditerranée et notre conscience collective s’y est presque résolue. L’une des tâches de l’intellectuel est d’oser. Or, aujourd’hui, il faut oser parler de Dieu. Dans les écoles, dans les débats, dans nos livres. Le silence dicté par une fausse conception de la laïcité est le pire des remèdes.

En parler, mais comment? Regardez «Charlie Hebdo», Michel Houellebecq…

Nous avons vis-à-vis de l’islam un devoir d’assistance. Nous devons protéger les musulmans et les mettre en avant. J’ai proposé que pour la grande manifestation de dimanche à Paris, le cortège de tête soit composé d’imams, tous vêtus de blanc. Tous les autres, nous tous, nous devrions défiler derrière eux. Non pas parce que l’islam est coupable, mais parce que l’islam vit, qu’il est une partie de nous. Je le redis: Malraux avait raison. Ce sont nos illusions qu’on a assassinées mercredi, dans les locaux de Charlie Hebdo. Alors, ripostons!

Vous êtes sévère sur la laïcité et sur l’école publique française. La pensée laïque est-elle désormais en crise?

Je rêve d’une école où le petit Mohammed sortirait fier d’avoir appris que l’islam a produit de grands érudits, de grands scientifiques, qu’il a fait progresser l’humanité. Voilà ce que je dis. Il nous faut, d’urgence, arrêter de faire rimer en France la laïcité avec le rejet des religions. Ce qu’il faut enseigner, c’est le respect. Comment parvenir à vivre ensemble s’il n’est pas enraciné? Notre devoir est aussi d’admettre que parfois, nous, intellectuels, cédons à la tendance d’exploiter certains créneaux de pensée «à succès». Aujourd’hui, dénigrer l’islam est devenu un créneau, c’est une réalité. Or que veulent les djihadistes meurtriers? Accroître cette confrontation, transformer les différences en abîme d’incompréhension et d’hostilité. Regardez la population française: 6 millions de musulmans sur 60 millions. Voilà leur cible! Les djihadistes se nourrissent de la haine envers les musulmans. Ils exploitent la méfiance envers les Arabes. Ils en font leur vivier. Dieu complique tout parce qu’il inspire et qu’il donne aux plus vulnérables une force extraordinaire. J’ai relu récemment un discours d’Urbain II, le pape qui lança l’un des plus fameux appels aux croisades. Il appelait, déjà, à combattre les barbares. Mais dans le fond, était-il moins «barbare» que les tueurs fanatiques de Wolinski, Charb, Tignous, Cabu et leurs collègues? Un assassin, ou celui qui prône la mort d’hommes, n’est pas un barbare. C’est un assassin. Tous nos livres saints le disent et l’énoncent clairement.

Vous préconisez l’abandon d’un certain modèle républicain…

Je dis qu’il nous faut, dans l’expression artistique, l’enseignement scolaire, la formation universitaire, valoriser tous les groupes d’individus et le socle religieux auquel ils se rattachent. Je le répète. Je veux que nous prenions Dieu de notre côté. Que nous le ramenions à bon port, si je puis dire.

Mais comment ne pas avoir peur devant cette violence terroriste? La peur frappe aussi l’intellectuel.

L’intellectuel peut édifier au moins un rempart contre la peur: celui du dialogue. Il peut mobiliser les gens pour qu’ils se parlent. Il ne faut jamais cesser de poser aux tueurs, les yeux dans les yeux, une simple question: «Pourquoi?» Alors, peut-être, ils ne nous tueront pas.

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