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La pièce maîtresse de l’exposition est une statue de Staline, identique à celle qui trônait au cœur de Berlin, retrouvée en Mongolie. Le Mémorial de Hohenschönhausen a choisi de coucher cette statue, afin de «casser sa superbe, briser son aura…
© Gedenkstätte Berlin-Hohenschönhausen

Exposition

«Le Dieu rouge» désacralisé

A Berlin, une exposition s’intéresse au culte de la personnalité de Staline du temps de la RDA. Contrairement à ce qui s’est passé en URSS, le phénomène a duré à Berlin-Est bien au-delà de la mort du dictateur

Quatre mètres cinquante de haut et plusieurs tonnes de bronze… La pièce maîtresse de l’exposition a un long chemin derrière elle: des historiens ont déniché par hasard cette statue de Staline, identique à celle qui trônait au cœur de Berlin sur la Stalinallee (rebaptisée en 1961 Frankfurter Allee), dans une ferme des environs d’Oulan-Bator, en Mongolie. Le même moule, signé de «l’artiste méritant du peuple», le Russe Nicolai Tomski (1900-1984), était exposé dans toutes les grandes villes du bloc de l’Est du temps de la dictature communiste.

Depuis fin janvier, le Staline de Tomski gît, couché sur le dos, main sur la poitrine tel Napoléon, dans la cour de la prison de Hohenschönhausen, l’ancienne geôle de la Stasi – la police politique du régime communiste – devenue lieu de mémoire. La statue est l’une des plus impressionnantes pièces de l’exposition Le Dieu rouge – Staline et les Allemands, consacrée par le mémorial au culte de la personnalité de Staline du temps de la RDA. «Il était important de présenter Staline couché, de casser sa superbe, de briser son aura héroïque, explique le directeur du mémorial, Hubertus Knabe. Un imposant portrait de Staline était placardé à l’entrée de la prison, là où tant de gens ont souffert. Les prisonniers y étaient confrontés dès leur arrivée. Il est important de montrer que cet homme était un criminel, et de ne pas le présenter dans la pose héroïque dans laquelle il était toujours montré auparavant.»

Exécutions sommaires

Quelques marches plus haut débute l’exposition proprement dite: photos, affiches, films de propagande d’époque, objets, livres… Une liste de noms tapée en russe à la machine, barrée de la mention «favorable» annotée en rouge de la main du tyran, expédie vingt-quatre personnes devant le peloton d’exécution. Quelque 40 000 citoyens, rappelle l’exposition, ont été exécutés de façon sommaire sous les ordres directs de Staline. Un mur de l’exposition est tapissé de photos d’identité en noir et blanc de quelques centaines de ces victimes est-allemandes. Le matériel présenté, malheureusement non traduit, montre comment le Parti communiste est-allemand (SED) a tenté sous la direction de Walter Ulbricht (le père du mur de Berlin, au pouvoir en RDA de 1949 à 1971) d’imposer le culte de Staline, «le plus grand génie de notre époque».

Défilés de masse

«Après douze ans de dictature nazie, il n’a pas été facile de convertir les Allemands de l’Est au stalinisme», souligne le commissaire de l’exposition Andreas Engwert. A aucun moment le culte de Staline n’atteindra auprès des populations la ferveur qu’avait atteinte celui d’Hitler. Au lendemain de la guerre, l’image de l’URSS est fortement négative, liée dans l’imagerie collective est-allemande aux viols de masse et autres atrocités commises par les soldats soviétiques à la «libération de Berlin». Le régime – qui poursuit la collectivisation à marche forcée dès 1948 – organise des défilés de masse, installe partout dans la ville des portraits surdimensionnés de Lénine et surtout Staline, plante de colossales statues dans toutes les villes de l’est de l’Allemagne, installe dans les entreprises et les écoles des «coins Staline», fleuris et chargés d’objets de dévotion, «pour tenter de gagner les Allemands de l’Est au système mis en place. Et bien sûr, on commence par les jeunes», précise Andreas Engwert.

Lire aussi:  Moscou fait taire les critiques de Staline

Au début des années 1950, les dirigeants soviétiques imposent au gouvernement est-allemand un plan de reconstruction de Berlin – qui ne verra que partiellement le jour – directement inspiré du nouveau Moscou. Le projet, en partie abandonné à la mort du dictateur en 1953, prévoyait notamment la destruction de la cathédrale de Berlin pour y édifier une tour de 37 étages et 150 mètres de haut, où siégeraient les institutions communistes. D’un film de propagande à l’autre, on voit comment certains visages semblent effectivement peu à peu gagnés par la foi dans le communisme. Mais le stalinisme est plutôt subi par les masses, et n’aurait survécu sans la présence de 500 000 soldats de l’Armée rouge encasernés à travers toute la RDA.

De Staline à Poutine

La spécificité est-allemande du stalinisme est à chercher du côté de sa longévité. Le 5 mars 1953 meurt Joseph Staline des suites d’un accident cérébral. «Dans le bloc de l’Est, la mort de Staline marque le début de la déstalinisation. Sauf en RDA», souligne l’exposition. Dans une étonnante interview à un média occidental, Walter Ulbricht explique à la fin des années 1950 qu’il «n’y aura pas de déstalinisation en RDA, car il n’y a jamais eu de stalinisation», avant de tourner les talons face aux questions insistantes des journalistes. La mort de Staline marque même le début d’une nouvelle vague du culte de la personnalité: des cérémonies de deuil sont organisées à travers tout le pays, des rues, des parcs, des lacs portent désormais le nom de Staline. De même qu’une ville des environs de Berlin, Stalinstadt, à la frontière avec la Pologne, chef-lieu d’un combinat modèle du charbon, rebaptisée Eisenhüttenstadt en 1961.

«En 1956, à Moscou, Khrouchtchev règle ses comptes avec Staline. Mais le parti est-allemand SED résiste. Les statues de Staline ne seront déboulonnées qu’après 1961. Jusqu’en 1989, la RDA empêchera tout travail de mémoire sur le stalinisme», apprend-on encore. En 1961, la RDA, «protégée» par le Mur, semble se stabiliser sur le plan politique. Le culte de Staline se relâche progressivement. «Quand on voit comment Erdogan, Poutine et d’autres dirigeants se mettent aujourd’hui en scène, il est très intéressant de démasquer les racines historiques de ce type de phénomène», conclut Hubertus Knabe.


«Le Dieu rouge – Staline et les Allemands», Mémorial de Hohenschönhausen, jusqu’au 30 juin. L’entrée à l’exposition est gratuite, mais la visite de la prison est payante.

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