Le dieu Maïs, un saint panique et subversif

Genre: Chroniques
Titre: Washington Cucurto
Les Aventures du dieu Maïs
Chez qui ? Trad. de l’espagnol par Geneviève Adrienne Orssaud

Chez qui ? Dessins de Tom de Pékin

Chez qui ? Le Nouvel Attila, 126 p.

Tôt le matin, Washington Cucurto met en scène avec enthousiasme et poésie les étalages de légumes des supermarchés de Buenos Aires. Parfois, de la pointe d’une carotte, il grave un poème sur les feuilles d’une laitue, littérature bientôt flétrie, jetée au rebut par un chef de rayon mal luné. Mais le lyrisme de Cucurto ne se laisse pas juguler, il s’exerce dans d’autres domaines aussi. Une fois les échafaudages de végétaux mis en place, vaporisés, magnifiés, le magasinier court vers une autre mission: rendre hommage aux prostituées dominicaines, dont la chair généreuse et mûre à point lui rappelle la «mamelle pastèque» de sa maman. Washington Cucurto est le nom de plume (et de carotte) de Santiago Vega, inventeur du «réalisme étourdissant». En 2002, il a créé les Editions Eloísa Cartonera qui publient des textes courts d’auteurs argentins connus, imprimés sur du papier et du carton de récupération, achetés aux chiffonniers. Lui-même employé de supermarché, autodidacte, écrit, selon son éditeur français, une œuvre abondante: romans, nouvelles et poésie. Les Aventures du dieu Maïs donne très envie de connaître d’autres écrits de cet auteur truculent, joyeusement obscène, qui aborde la littérature des autres en toute liberté, et manie l’écriture avec une savoureuse énergie.

Cucurto et son bel organe d’ébène procurent de telles extases aux dames dominicaines, et tout particulièrement à Idalina, que le poète des légumes se laisse convaincre de faire recouvrir son appendice d’or bolivien (deux ans de revenus de la donatrice). Le résultat est si éblouissant que Cucurto est élu dieu Maïs, «le seul Saint Vivant, Vicieux et Pécheur, le Saint profiteur des Femmes». Au début, «le héros coincé entre deux mondes» est mal à l’aise dans son rôle divin, malheureux de ne pouvoir satisfaire aux demandes de guérisons miraculeuses. «Quelle chose bizarre que la foi des gens!» Mais Cucurto est un saint sage et avisé, et il trouve de très bonnes solutions. Les Aventures du dieu Maïs est d’un érotisme décomplexé, exalté par les dessins naïfs de Tom de Pékin, mais il dépasse largement la gaudriole. Cucurto dépeint avec la même verve l’aliénation des employés du supermarché, l’arrogance de la clientèle des beaux quartiers, l’exploitation à l’heure du grand boom du libéralisme et de la consommation, la naïveté pathétique des fidèles du dieu Maïs. Et quand il parle de la littérature qu’il découvre avec un appétit d’autodidacte, Cucurto manifeste toujours la même indépendance. Une perle!