Tant de vies dans ce cratère. Et le ciel qui fait l’acteur. Cette nuit de théâtre est unique. Elle sent le maquis, ces touffes vertes qui enfument les narines. Elle a la couleur ocre des cailloux qui tapissent le chemin conduisant à la carrière de Boulbon. Sur la pente, des centaines de spectateurs, lycéens, étudiants, éducateurs, vieux de la vieille – de quelle vieille, allez savoir – qui ont tout vu depuis si longtemps en Avignon, qui se rappellent avoir applaudi ici même l’aube se lever sur le Mahabharata de Peter Brook, qui se rappellent avoir eu mal au cul mais l’âme grisée, s’être assoupis au milieu des inconnus et s’être réveillés plus fraternels. Qui va-t-on saluer? Dieudonné Niangouna, 36 ans, un acteur et un écrivain qui a vécu la folie de la guerre civile au Congo-Brazzaville, qui a vu passer la mort en horde dans la forêt où il avait trouvé refuge et qui fait du théâtre, parce qu’il n’est bon qu’à ça, faire parler les cadavres, pour qu’ils ne soient pas tout à fait cadavres.

Dieudonné Niangouna, il faut l’entendre crépiter ses mots. Pas seul, non. Autour de lui, pour Shéda, une douzaine d’acteurs, congolais ou français entraînés pour serpenter dans la jungle de son verbe. Quand Hortense Archambault et Vincent Baudriller, qui codirigent le festival depuis 2004, lui demandent s’il veut être «artiste associé» de cette 67e édition, il n’hésite pas. On est en 2011, il a déjà marqué les esprits avec Inepties volantes, solo où il raconte comment il a échappé à une milice qui avait décidé de l’exécuter. Mais là, c’est autre chose. La possibilité d’un fleuve-poème. Dans ses carnets, depuis l’âge de 15 ans, des visions perlent en dialogues. Il a toujours lu, son père, professeur de linguistique, ne transigeait pas là-dessus. Aimé Césaire, Sony Labou Tansi, Arthur Rimbaud seraient ses frères d’ombre. Dieudonné, donc, se met à penser l’histoire d’Avignon, ses histoires à lui et Shéda se constitue ainsi, de palabres en illuminations, la fable d’une ville abandonnée où chacun cherche son feu, un amant, une sœur, un prophète, une raison de ne pas disparaître.

Le ciel de la Provence, donc, au moment où il glisse vers l’obscur. Il est 21 heures, l’heure où commencent les palabres à Brazzaville. Devant nous, une paroi rocheuse, vingt mètres – soit un immeuble – de striures et d’arêtes assassines. A nos pieds, le chaos, celui imaginé par le décorateur Patrick Janvier, un déluge de matériaux, pneus, carrosserie en déshérence, cheminées d’usine, bassines, le tout composant au choix un cimetière, un paquebot ivre, un bidonville, un chantier, le bas quartier d’une capitale africaine. Shéda, c’est d’abord, cette matérialité qui paraît pulluler en direct comme le texte, comme s’il y avait là une puissance vitale au travail. Mais les collines au loin se mettent à parler: un appel. Et tout près un halètement: au pas de charge, une douzaine de guerriers déboulent. Ils forment un cercle, un instant, puis se dispersent. Leur chef a eu ces mots: «Maintenant, on se bat, pour disparaître. Souffrir trop longtemps fait chier.»

Langage des viscères. Et des âmes. Dieudonné Niangouna charrie tout, le très bas et les dieux, éradique le centre surtout: sa langue est une centrifugeuse, c’est sa portée politique, réfuter la loi des métropoles. Sur nos gradins, nous voici largués, chahutés d’une épiphanie à l’autre, épiphanie d’or ou de pacotille. Ecoutez-le, ce trop maigre aux bras électriques qui dévale la pente d’une folle partition: dans sa bouche, passent des choses de ce genre, «la seule œuvre qui ne soit pas morte, c’est moi». Voyez-la, cette trop ardente, chétive et enragée qui poursuit un seigneur qui la bafoue. Mais une silhouette, très haut sur la falaise, comme à des kilomètres, tonne. C’est un Zarathoustra du Congo, il imprime sa sagesse passée par la forge de la fureur: «Vous ne pourrez connaître la vie, si vous ne connaissez pas la mort.» Prodige de la nature, l’autre soir, le ciel réplique: un premier éclair blanchit la nuit. Dieudonné Niangouna ne fait pas les choses à moitié.

Sur le sable, c’est l’heure des batailles arrangées. Garçons et filles mêlent leurs hostilités. Pagaille. Coups de sac. Et musique, tout à trac, une de ces musiques qui font danser dans les tripots de Brazza ou d’ailleurs, s’amouracher pour l’éternité au moins. Le Zarathoustra du Congo jette alors cet anathème: «Tuez-vous tous. Bonne chance. Et à ce soir au souper!» Il pleut à présent, pluie patiente de tisserand qui chasse par grappes les festivaliers, tandis que les acteurs continuent à pagayer à rebours du bon sens. Le tonnerre est leur point d’orgue. Musique du ciel, dit-on.

Trop long, Shéda? Trop gros? Trop tout, comme on l’a entendu? Oui, sans doute. Mais cet excès est inscrit dans l’œuvre, comme son refus d’un tracé unique, comme la fatigue du spectateur, comme son exubérance de carnaval, cet instant où un héraut des lendemains qui chantent est saisi par des mains énervées, emmailloté dans sa cape et amené de force dans le public. Dieudonné Niangouna est d’une génération dévastée, mais pas anéantie. Il tient bon. Dans son livre, Acteur de l’écriture (Les Solitaires intempestifs), il a ces mots: «Moi, je ne milite pas. J’aime pas qu’on me trompe avec des mots comme «révolution». J’aime pas que le dictionnaire ait une longueur d’arnaque sur moi. Ce pichet de lettres porte même des mots qui sont écrits juste pour prouver qu’ils n’existent pas.»

Shéda est la contraction de deux mots: «shida» qui signifie «transaction louche»; et «sheta» qui veut dire diable. L’orage est tombé et le spectacle est remballé; Dieudonné Niangouna et sa troupe boivent leur bouteille de Ngok’ comme à la maison. Le théâtre est une vie possible.

Shéda, Carrière de Boulbon, jusqu’au 15 juillet au Festival d’Avignon; durée: 4h;rens. www.festival-avignon.com

«Moi, je ne milite pas. J’aime pas qu’on me trompe avec des mots comme «révolution»