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Bâtiments de bureaux et de commerces le long de la Zollstrasse, à l’entrée de la gare principale de Zurich.

Architecture

La difficile conquête du bâti romand

Peu d’architectes romands construisent en terres alémaniques. Et réciproquement. Le manque d’audace et d’exigence de qualité de ce côté-ci de la Sarine expliquerait en partie ce phénomène

Existe-t-il un Röstigraben dans le domaine de l’architecture? L’ensemble du territoire suisse est régi par les mêmes normes constructives, la Société suisse des ingénieurs et des architectes veille à leur application. Si notre pays compte quatre langues, le vocabulaire technique, lui, varie peu entre les régions. Pourtant, seule une poignée d’architectes alémaniques construisent sur le territoire romand. Citons par exemple Jean-Pierre Dürig et son théâtre Equilibre à Fribourg, Graber Pulver qui a construit le Musée d’ethnographie à Genève ou le bureau EM2N qui bâtit le Centre de recherche et d’archivage de la Cinémathèque suisse à Penthaz.

François Charbonnet, du bureau genevo-zurichois Made in, ne pratique pas la langue de bois. «Les Alémaniques ne s’intéressent pas aux concours romands, car ils manquent d’audace.» Son associé, Patrick Heiz, d’ajouter: «Les Grisons et les Tessinois ne construisent pas non plus ici. C’est en fait le cas de ceux qui sont la vitrine de l’architecture suisse.» Selon Suisse Tourisme, l’architecture helvétique semble en effet bien peu romande. Sur sa page consacrée à l'«architecture suisse contemporaine», l’organe de la Confédération évoque la Maison blanche à La Chaux-de-Fonds et l’immeuble Clarté à Genève, par le plus très contemporain Le Corbusier. Sinon, il cite Herzog & de Meuron, Max Frisch, Mario Botta, Peter Zumthor, Gigon/Guyer, Diener & Diener…

Réputation d’utopistes

L’architecture romande se fait peu connaître hors de ses limites géographiques. Pour les associés de Made in, l’exigence de qualité d’un côté et de l’autre de la barrière de rösti se distingue nettement. «Les attentes sont bien plus grandes chez les maîtres d’ouvrage alémaniques. Et les architectes suivent. Là-bas, ils ne sont pas considérés comme de simples constructeurs ou techniciens. Ici, il s’agit avant tout de livrer un produit qui est formaté par un programme, un budget, un cadre législatif. Les architectes ont tous les moyens de résister, mais ils ne le font pas. Les articles dérogatoires ne sont jamais activés. Les architectes sont responsables d’une certaine lâcheté vis-à-vis d’une certaine ambition.»

Patrick Heiz et François Charbonnet, formés à l’EPFZ puis chez Herzog & de Meuron, ont remporté l’année dernière leur premier concours – deux bâtiments de bureaux et de commerces le long de la Zollstrasse, à l’entrée de la gare principale de Zurich. L’occasion d’ouvrir une antenne dans la cité alémanique. Ils comparent: «Nous sommes persuadés qu’il est nécessaire, dans notre travail, d’être ambitieux. A Genève, nous avons une réputation d’architectes radicaux, d’utopistes, de rêveurs. A Zurich, on nous considère simplement comme de bons architectes.»

«L’architecture est toujours le fruit d’un contexte.»

L’historien de l’art et architecte Matthieu Jaccard, Lausannois résidant à Zurich, confirme. «Zurich est aujourd’hui un laboratoire internationalement réputé en matière d’architecture. Alors que les bonnes réalisations sont encore rares en Romandie, elles se multiplient à un rythme soutenu dans la cité alémanique.» L’histoire de la ville explique en partie le phénomène. «L’architecture est toujours le fruit d’un contexte. La crise éclate au début des années 1990 à Zurich, le chômage grimpe, une scène ouverte de la drogue éclot, on construit en périphérie alors les embouteillages augmentent, de grandes entreprises industrielles délocalisent et laissent des terrains en friche.»

Plusieurs outils sont mis en place pour redresser la ville. «Les décideurs politiques ont compris que l’architecture et l’urbanisme sont constitutifs de la qualité de vie. Le gourou danois de l’espace public Jan Gehl est mandaté pour mener une vaste étude sur celui de Zurich. Des personnalités telles que Rem Koolhaas sont appelées pour réfléchir au développement de la ville.» Tout cela donne un formidable élan à la cité alémanique, et les architectes s’efforcent ensuite de maintenir élevé le niveau de qualité en termes de fabrique et de gouvernance urbaines.

Langage commun

La Suisse romande n’a-t-elle pas connu de crise assez grave pour se réinventer en profondeur? Les fortes personnalités et les décideurs politiques qui s’assument comme tels semblent faire défaut. François Charbonnet commente: «Pour qu’une ville, un territoire, évolue, il faut des gens qui tirent le train. A Bâle, Herzog & de Meuron se sont assurés que leur ville rayonne. A Zurich, le leader socialiste Elmar Ledergerber (syndic de 2002 à 2008) avait une vision et se donnait les moyens de réaliser ses projets. Ce genre de personnalités se font inévitablement des ennemis, mais ont une idée claire de ce qu’est l’urbanité.»

L’architecte évoque une table ronde à Genève autour de la question urbaine. Dans le public, on avait demandé à Mark Müller d’exposer sa vision du territoire genevois. L’ex-conseiller d’Etat de répondre: «J’aimerais une ville sympa.» «On touche là un problème fondamental. Qu’est-ce qu’un politique est capable de penser sur la ville? On ne lui demande pas de tout connaître, mais de savoir s’entourer des experts capables de lui exposer les enjeux», analyse François Charbonnet.

L’architecte et critique Yves Dreier, établi à Lausanne avec son associé allemand Eik Frenzel qu’il a rencontré dans le cadre de ses études à l’EPFZ, partage l’observation. «Du côté alémanique, les planificateurs, les décideurs économiques et les architectes sortent des mêmes écoles – chacun se spécialisant dans un second temps. Du coup, tous partagent un langage commun, une même sensibilité concernant la fabrique de la ville. En Suisse romande, nous avons souvent des interlocuteurs avant tout soucieux de faire respecter un règlement ou des aspects quantitatifs, sans montrer d’intérêt pour la singularité d’un projet ou d’une démarche qualitative.»

«Une nouvelle génération d’architectes ambitieux»

Il nuance en revanche ce présumé manque de qualité de l’architecture romande. «L’organisation de nombreux concours ouverts a fait émerger une nouvelle génération d’architectes ambitieux et ayant été formés dans des bureaux de qualité. Il existe une scène architecturale riche, qui œuvre pour gagner en visibilité et faire évoluer les mentalités. En Suisse romande, il y a malheureusement peu de théoriciens pour donner une visibilité à cette scène de praticiens et lui offrir l’opportunité de sortir de ses frontières linguistiques. Contrairement à Zurich et Bâle où l’architecture est systématiquement théorisée et débattue, les échanges sont ici encore trop formatés.»

Patrick Heiz déplore: «En Suisse alémanique, le débat sur l’architecture est courant, relève d’une forme de citoyenneté. A Lausanne, les citoyens ont dû se prononcer pour ou contre une tour (Taoua), sans discussion réellement critique en amont.» Gageons que la toute nouvelle Fondation pour la culture du bâti (lire ci-dessus) favorise une médiation plus soutenue de l’architecture.

Faire évoluer les mentalités

Manuel Bieler, cofondateur du bureau lausannois localarchitecture avec Antoine Robert-Grandpierre et Laurent Saurer, complète: «La thématique de l’architecture est abordée quasi quotidiennement dans les journaux alémaniques de qualité, tandis que les médias romands traitent du sujet dans les pages économiques ou immobilières. Et puis, les médias sont attentifs aux grands noms, alors la perméabilité entre les régions apparaît peu.»

Pour lui, cette porosité existe et s’accroît au fil des ans. Localarchitecture s’apprête d’ailleurs à poser sa première pierre outre-Sarine. Le bureau lausannois a participé à un concours sur invitation pour construire des immeubles de logement et commerciaux sur la friche industrielle Zwicky-Areal à Dübendorf. L’occasion d’ouvrir cet été une antenne à Zurich, comptant quatre collaborateurs. «On va profiter de faire des concours là-bas. On se donne trois ans pour voir si le bureau zurichois subsistera au-delà de ce premier projet.»

Made in et localarchitecture sont les rares bureaux romands à avoir une antenne hors de Suisse romande, les échanges restent timides. La remarquable émulation qui a eu cours lors de l’expo64 – à Lausanne, sous la houlette du Tessinois Alberto Camenzind, avec notamment le Genevois Marc-Joseph Saugey et le Zurichois Max Bill – semble bien loin.

«Une des forces de l’architecture suisse, c’est de demeurer régionale»

Quoi qu’il en soit, bon nombre de bâtisseurs agissent dans leur contexte, sans véritable désir d’exportation. On peut d’ailleurs se demander si cela fait sens pour un architecte romand de s’implanter à Zurich. Sa mission serait peut-être de bousculer le paradigme local, de faire évoluer sur son territoire les exigences de qualité formulées par les planificateurs.

Dans la discipline, le Röstigraben pourrait se révéler favorable. Yves Dreier de conclure: «Le matador local est souvent lauréat d’un concours ou figure dans le palmarès des projets primés. Le fait d’être du coin apporte une plus-value au projet, et l’une des forces de l’architecture suisse, c’est de demeurer régionale.»

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