En Suisse, le cinéma s’enseigne dans des écoles d’art, contrairement à la majorité des autres pays qui prônent les écoles techniques. Une erreur pour certains, un atout pour d’autres. «Les formations proposées chez nous tiennent souvent plus de l’expérimentation que de la réelle connaissance de l’industrie cinématographique», regrette Thierry Spicher, fondateur de la société Box Production. Mais pour Marie-Elsa Sgualdo, réalisatrice suisse et assistante pédagogique pour le master en cinéma commun entre la HEAD (Haute Ecole d’art et de design à Genève) et l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), «l’art vidéo, par exemple, permet de franchir les frontières de la dramaturgie classique. Il permet d’expérimenter ses intuitions tout en fabriquant un film.»

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La réalisatrice nuance néanmoins son discours sur l’enseignement de l’écriture et du scénario. Elle a choisi d’effectuer un master en écriture à l’Insas (Institut national supérieur des arts du spectacle) de Bruxelles pour «améliorer ses compétences scénaristiques». Lorsqu’elle arrive en Belgique, l’expérimentation est remise en question: «Quand j’ai fait mon bachelor à la HEAD, tout ce qui relevait de la dramaturgie classique était mal jugé. Alors, quand je suis arrivée à Bruxelles, mon discours leur paraissait déstructuré, car plus expérimental.»

La jeune génération du cinéma suisse n’a souvent d’autre choix que de se diversifier pour survivre. Mais Marie-Elsa Sgualdo pense qu’il est possible de vivre uniquement du cinéma: «Il faut être très doué et fonceur! C’est aussi une question de maturité et de rencontres.» Pour elle, ce qui tue la créativité, «c’est de réaliser des films comme on attend de nous qu’on les fasse». Jeune maman, elle travaille actuellement à son premier long-métrage de fiction. «J’en suis au développement, à l’écriture du scénario. Si tout va bien, dans deux ou trois ans je pourrai tourner le film.»

«La règle numéro 1: barrez-vous!»

Thierry Spicher travaille depuis quatorze ans dans le monde du cinéma. «Un énervé», selon ses termes, comme on en croise trop peu. «Il y a quatre-vingts producteurs en Suisse romande. 95% des films que nous produisons sont des premiers films. La chute entre le premier et le deuxième film est énorme. Mais ici, si vous faites un troisième film, vous en ferez toute votre vie.» Pour lui, tout le système est à réformer. «Il y a une mythification de l’auteur; le talent de l’artiste, c’est tout ce qui compte en Suisse. Or un film, c’est une aventure collective. Même génial, quelqu’un ne peut pas faire un bon long-métrage s’il n’est pas entouré de gens compétents.»

Le producteur fribourgeois admet être interventionniste. «Il faut des gens très forts en face de moi. Je n’ai pas de talent naturel, mes films seraient irregardables! Mais je sais questionner, analyser, pointer et exiger.» Il n’a qu’un seul conseil à donner aux jeunes réalisateurs: «Si vous voulez faire du cinéma, la règle numéro 1 c’est: barrez-vous!» Thierry Spicher reproche aux écoles de ne pas apprendre aux étudiants à travailler avec les producteurs. «Vous dites «industrie» et vous êtes le diable. Les écoles de cinéma enseignent aux étudiants à parler d’eux-mêmes. Ils développent la mythologie de la chose personnelle. Alors que faire du cinéma, c’est d’abord raconter une histoire et pas seulement s’exprimer. Les écoles castrent les gens qui ont de la personnalité, on leur offre une place sociale pour les faire taire. Les plus doués se font pervertir.»

Le producteur avait espoir avec Nicolas Bideau, chef de la section cinéma de l’Office Fédéral de la culture (OFC) de 2005 à 2010. «Il était partie prenante quand on a essayé de faire quelque chose; à tous les niveaux, il a été un moteur. Pour ce qui est de la formation, on est allé jusqu’à caresser l’idée de proposer à Luc Besson d’ouvrir une chaire d’industrie du loisir à l’EPFL. On voulait donner des compétences techniques aux gens.»

Thierry Spicher prend souvent le Danemark en exemple. «Les Danois, préparent parfaitement une organisation industrielle du cinéma. Et ça donne le cinéma d’auteur le plus riche d’Europe. En Suisse, on veut faire de l’art d’Etat. On a le système le plus ringard d’Europe occidentale.»

«School bashing»

Lionel Baier, réalisateur et chef du département cinéma de l’ECAL, préfère mettre en comparaison le cinéma suisse avec celui de l’Irlande, de la Bulgarie ou du Portugal. «Ces pays nous ressemblent plus en termes de culture et de population. Et le gouvernement danois a su donner l’impulsion, ce qui n’est pas le cas chez nous.» Le Vaudois trouve les étudiants en cinéma «hyperpragmatiques. Ils ont la tête sur les épaules.» Et il reste aussi réaliste vis-à-vis de lui-même: «Moi, si j’arrête d’enseigner, je ne pourrais pas vivre pleinement du cinéma. Je devrais recommencer à faire de la pub ou à produire les films des autres.»

Il a conscience du besoin de se diversifier pour perdurer dans le monde du cinéma. «Il faut être multitâches. 73% de nos étudiants en cinéma trouveront du travail à la sortie. Certains en communication et beaucoup en télévision locale.» Pour les formations techniques, comme chef opérateur ou script, des stages dans le milieu professionnel sont proposés et Lionel Baier se targue d’être «plus intégré que la Fémis [l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son, à Paris], dans le secteur professionnel».

Le réalisateur dit par contre souffrir de «school bashing» par rapport aux autres écoles de cinéma en Suisse. «Avant, nous avions droit à une partie des fonds pour produire les films de diplôme. Aujourd’hui, nous ne recevons plus rien de l’OFC, nous devons avoir des producteurs. Et parfois, cela donne trop d’argent à des films qui auraient pu fonctionner avec moins. L’OFC s’est retiré de toutes les questions de formation et ne se donne pas les moyens de soutenir nos efforts.»

Nouvelles ordonnances pour l’OFC

Le 1er juillet dernier, de nouvelles ordonnances sont entrées en vigueur pour l’encouragement du cinéma suisse. «Pour la première fois, les soutiens pourront être accordés sur la base de critères liés au genre. A qualité égale, la préférence pourra être donnée à des projets présentés par des femmes», explique Ivo Kummer, directeur de la section cinéma de l’OFC. Pour lui, le cinéma suisse est riche de sa diversité et de sa stabilité, mais «il y a trop peu de gens en salle en Romandie. Il manque seulement la continuité. Pour un film fiction long-métrage, il faut attendre trois ou quatre ans pour un nouveau projet si le film est diffusé sur écran. C’est une trop longue durée, et il est très difficile de changer la direction du bateau. Nous restons ouverts au développement de projets transmédia.»

Pour Lionel Baier, en Suisse, «on y va toujours très timidement. Ces ordonnances adaptent la réalité du marché avec des sommes d’argent à la disposition. Néanmoins, le cinéma ne sera jamais une priorité. On aimerait une déclaration politique forte, mais ce n’est pas dans notre culture.»

Un manque de fierté

Mirko Bischofberger, président du Swiss Fiction Movement, un collectif pour l’encouragement de la production de films à petit budget, estime que «l’OFC est en retard sur le digital. C’est plus une question de philosophie que d’argent: ils ont une vision très classique du cinéma. On aurait besoin d’un ministre de la culture digitale.» Le Zurichois estime que la frilosité du cinéma suisse n’est pas due aux formations, mais à «un manque de rêve. Nous avons des talents, de très bons documentaristes notamment. Il manque une fierté du cinéma suisse. Je reviens de New York et là-bas, on finance des films avec du crowdfunding. Lorsque j’en ai parlé ici, les gens ne nous croient pas capables de faire pareil.»

Deborah Helle a aussi choisi New York pour s’enrichir de l’expérience américaine. Diplômée il y a un an de la HEAD, la jeune femme est partie afin de se faire des contacts dans le monde du cinéma anglo-saxon. Aujourd’hui, elle revient de Londres. «J’étais assistante pour une metteuse en scène. Je crois au fait de se former ailleurs pour ensuite tenter de développer ce qui manque en Suisse. En octobre, je vais commencer un master à Londres, à la Royal School of Speech and Drama, pour devenir coach d’acteur. Ce genre de métier pourrait soulager les réalisateurs suisses, qui doivent souvent savoir tout faire, mais pas de manière spécialisée.» A la Suisse de se rendre plus attrayante pour ses jeunes réalisateurs.