Culture 

La dignité dans l’exil au Festival cinémas d’Afrique

L’image du continent africain est au cœur des projections, débats et animations de la 14e édition de la manifestation lausannoise. Et celle de la femme au centre de l’exposition «Héjira» de la photographe Ager Oueslati

La jeune femme sur la photo est en short et t-shirt rose et couchée sur le ventre, le visage enfoui dans l’oreiller. Le drap fleuri est d’un rose légèrement plus clair. La tenture derrière elle à peine plus foncée. Dans l’angle du lit, une grosse peluche. Une sieste? Un corps qui se détend? La jeune femme est Nigériane et s’appelle Jenny. Elle vit dans cette petite maison où des draps recouvrent les murs façon papier peint dans la ville d’Agadez, plaque tournante du trafic d’armes et d’êtres humains. Elle attend d’avoir rassemblé suffisamment d’argent pour continuer sa route vers le nord, la Libye, le Maroc puis l’Europe, l’eldorado…

L’image a été prise par la photographe, cinéaste et journaliste Ager Oueslati, qui a accompagné et documenté le quotidien d’une vingtaine de femmes d’Afrique subsaharienne, coincées dans cette métropole du nord du Niger. Elle en a fait une exposition, Hajira («les exilées»), présentée en cette fin de semaine à Lausanne dans le cadre du Festival cinémas d’Afrique. Cela fait maintenant six ans qu’Ager Oueslati travaille sur les thématiques des minorités et du genre. «Quand je voyais à la télévision les images de ces bateaux qui avaient sauvé des migrants en mer, je n’entendais que la parole des hommes, jamais celles des femmes et des enfants. J’ai voulu aller à leur rencontre.»

Regard humain

D’abord à Calais où elle réalise un reportage de vingt-trois minutes intitulé La Jungle des femmes. La photographe se rend alors compte que si les femmes se taisent, c’est parce qu’elles ne veulent ni être vues ni être entendues. Elles gardent le silence pour éviter que leur famille au pays ne connaisse le calvaire qu’elles ont traversé. Coûte que coûte, il faut garder intacts l’image et l’espoir d’un monde meilleur et leur transmettre puis leur envoyer de l’aide. Certaines ont fui des conditions économiques difficiles, d’autres ont rêvé d’une vie émancipée comme elles la voyaient tous les jours sur leur écran, d’autres encore, excisées petites ne veulent pas que leurs propres filles subissent le même sort. Peu ont imaginé le prix à payer: les viols, la torture, la violence, la prostitution forcée.

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L’exil des femmes, plus facilement détroussées ou sujettes à des arnaques, prend plus de temps que celui des hommes. Elles restent donc bloquées à certaines étapes du voyage. Agadez est l’une d’entre elles. Pour passer inaperçues, elles adoptent l’habit local et cherchent à rassembler à n’importe quel prix l’argent nécessaire à la poursuite du périple. Le retour n’est pas une option. C’est là qu’Ager Oueslati les a rejointes.

Introduite par des ONG locales, la photographe a su se faire accepter par certaines d’entre elles. «Ce travail, c’est ma façon à moi de répondre aux politiques européennes qui n’abordent la question que sous l’angle du flux migratoire. Je veux remettre l’humanité au cœur de l’histoire, montrer qu’il s’agit de femmes avec un prénom, un parcours. Je ne montre jamais leur visage car elles ont droit à l’oubli, à une nouvelle vie.» Malgré l’indicible détresse sociale, ces femmes se battent pour garder leur dignité. «Elles préservent leur intérieur comme le dernier endroit d’intimité.»

Femmes fortes

Après ces séjours en immersion, Ager Oueslati ressort vidée et doit débrancher. «Ce qui fait que j’arrive à garder le cap? Ce sont ces femmes, tellement fortes. Elles m’ont acceptée et ne m’accablent pas de leurs histoires.» Ager Oueslati garde le contact via les réseaux sociaux. Elle se remémore Priska morte en mer ou Cétine d’origine éthiopienne désormais installée dans le Sud de la France avec son mari et ses enfants.

«Je suis Franco-Tuniso-algérienne. J’ai grandi dans la banlieue de Paris dans un quartier populaire. J’ai beaucoup voyagé puis je suis restée une année et demie à Tunis pour apprendre l’arabe, avant d’arriver en Algérie. Je suis un melting-pot et mon regard l’est aussi.» En plus des photos, Ager Oueslati a dégainé sa caméra. Elle prévoit la sortie l’an prochain d’un documentaire intitulé On ne meurt pas deux fois. Son travail, elle souhaite le montrer en Afrique: à Tunis, à Alger mais aussi au Niger ou dans d’autres pays subsahariens. En Europe, elle aimerait juste arriver à créer, dans le flot continu d’informations qui nous bombardent. «Cinq minutes pour regarder ces bouts de corps, ces bouts d’histoire.»


Cinquante films pour raconter un continent

Primé lors du dernier Fespaco de Ouagadougou pour son scénario, Keteke se déroule dans le Ghana des années 1980. Un couple dont la femme est sur le point d’accoucher rate son train pour la ville. Que faire? Premier long métrage de Peter Sedufia, Keteke emprunte à la comédie pour au final se dévoiler comme une fable emplie d’humanisme. A découvrir ce jeudi soir – en présence de son réalisateur – en ouverture du Festival cinémas d’Afrique, qui propose jusqu’à dimanche une cinquantaine de films en provenance de 25 pays.

En collaboration avec la Cinémathèque suisse, le festival rend hommage à Med Hendo, cinéaste et producteur franco-mauritanien – qui était également doubleur, d’Eddie Murphy notamment – décédé en mars dernier à l’âge de 82 ans. Quatre longs métrages parmi les dix qu’il a réalisés sont projetés, dont le fondateur Soleil Ô, audacieuse docu-fiction qui, en 1969, s’attaquait au colonialisme dans un habile mélange des genres et des formes.

A signaler encore, une carte blanche offerte au Mashariki African Film Festival, manifestation rwandaise créée en 2015, ainsi qu’un Focus Tchad. Autant d’occasions de découvrir une nouvelle génération de cinéastes désireux de raconter des histoires fortes malgré d’évidentes contraintes techniques et budgétaires. Sept œuvres de réalité virtuelle sont également au programme. Quant au film de clôture, Resgate, du Mozambicain Mickey Dario Fonseca, il raconte l’histoire d’un voleur qui, à sa libération de prison, va tout faire pour s’affranchir du gang qui avait précipité sa chute. Stéphane Gobbo 


14e Festival cinémas d’Afrique, Lausanne, du 22 au 25 août. L’exposition Héjira est présentée sous chapiteau à l’esplanade de Montbenon. Visites commentées par Ager Oueslati, le 22 à 19h30, le 23 à 17h, le 24 à 14h et le 25 à 11h.

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