«La dignité par la musique, moteur essentiel»

Classique Ricardo Castro et son orchestre de jeunes Brésiliens YOBA arrivent en résidence au Septembre musical

Au menu, cinq jours intensifs de travail et de concerts symphoniques

«Cela change de la solitude du pianiste en concert!» Le chef Ricardo Castro part à l’assaut de grandes salles symphoniques européennes accompagné de ses 140 jeunes Bahianais des quartiers défavorisés. Voilà qui lui assure une tournée mouvementée, dont Montreux sera la première étape vendredi. Les instrumentistes en herbe (12 ans) et leurs aînés instructeurs (26 ans) trépignent d’impatience.

Dans leurs valises, pas moins de 18 œuvres, dont quatre nouveautés à jouer en cinq jours. Un temps record pour un tel programme. «C’est une immense charge de travail!» Au rang de la découverte figurent la 1re Symphonie de Mahler dite «Titan», le 1er Concerto pour piano de Tchaïkovski, celui pour violon de Kurt Weill et la création suisse de riSE and fLY, a body concerto pour percussions et orchestre, de la compositrice américaine Julia Wolfe. Le total, avec les 14 autres pièces classiques, modernes ou latino-américaines, a été mis sur pied en deux mois. A la vitesse du vent.

Au départ d’une tournée d’envergure qui débute par une résidence au festival de Montreux, avant d’enchaîner sur l’Italie et l’Angleterre, le créateur du YOBA (Youth Orchestra of Bahia) est, comme toujours, enthousiaste. Ricardo Castro se révèle d’une disponibilité totale et amicale, ainsi que d’un optimisme et d’un positivisme sans faille. Des qualités essentielles pour accueillir et fédérer les énergies débordantes de ses «petits».

Le Temps: Comment vous attachez-vous de grands solistes comme Martha Argerich pour jouer avec ces jeunes «inexpérimentés»? Ricardo Castro: D’abord, les apprentis musiciens ont un potentiel de travail et d’assimilation impressionnant. Avec la motivation et l’exemple des leurs aînés formateurs, les benjamins se donnent à fond et progressent de façon extraordinaire. Cette puissance de travail n’a pas d’égale pour parvenir au meilleur. Le résultat musical et technique, pour la majorité d’entre eux, est stupéfiant. En deux ans, ils atteignent un niveau remarquable, alors qu’ils sont partis de zéro. La dignité acquise par la musique, la solidarité de la pratique orchestrale, la découverte de l’amour musical et la stimulation du prestige sont des moteurs essentiels. Les grands solistes que je connais depuis longtemps par ma carrière de pianiste et de professeur (à Fribourg pour la HEMU lausannoise, ndlr) intègrent avec bonheur ce genre de programme. La scène finit par ne plus suffire à certains d’entre nous, qui avons besoin que notre art prenne un sens, et sorte de l’égoïsme, de la tristesse et de l’isolement solistiques que nous payons très cher. Devenir utile et changer la vie des gens est une initiative qui séduit certains musiciens, et leur devient nécessaire. Pour moi, indispensable.

– Depuis que vous avez créé en 2007 le système du Neojiba, hérité du Sistema vénézuélien, comment a évolué l’orchestre du YOBA?

– Nous avons débuté avec 80 enfants dans l’orchestre, nous en sommes aujourd’hui à 140. Et nous avons dû créer deux autres formations car on ne peut pas dépasser 160 instrumentistes pour un ensemble symphonique complet. Le nouvel orchestre Castro Alves comprend 90 jeunes et l’Orchestre pédagogique expérimental compte 45 enfants de 6 à 7 ans. Sur le plan national, le système éducatif aura touché 4500 élèves aujourd’hui, et notre but est d’atteindre 10 000 enfants pour les dix ans de Neojiba en 2017. Ma grande fierté est qu’aujourd’hui cet organisme musical est devenu un argument politique à l’égal de l’éducation ou de la santé. Les candidats à la future présidence du pays se disputent le sujet. Nous avons ouvert un marché du travail en pleine expansion, des musiciens, en passant par les luthiers (avec une école), aux bibliothécaires musicaux, etc. Et sur le plan de l’image, l’intégration par la musique représente un atout social de poids.

– Sur les six concerts programmés à Montreux, trois sont confiés au tout jeune chef Yuri Azevedo, issu du YOBA. Est-il votre Gustavo Dudamel, emblème du Sistema vénézuélien?

– Il est notre Yuri. A 21 ans, il s’est déjà fait remarquer et commence à être demandé. Je suis heureux qu’il monte sur les grandes scènes et qu’on le connaisse. Il est arrivé au YOBA à 17 ans et a pris le pupitre des percussions. Il est passé à la direction d’orchestre deux ans plus tard. Aujourd’hui le résultat parle de lui-même!

– Master classes, conférences, répétitions publiques et workshops accompagnent vos concerts du YOBA. Vous continuez à enseigner le piano une fois par mois à Fribourg, vous êtes encore soliste et menez en terres brésiliennes une campagne intense. N’êtes-vous pas épuisé par cette hyperactivité?

– Je m’entoure de personnes qui m’aident, comme Eduardo Torres, qui m’assiste et est professeur de direction au Neojiba. Mais cette aventure est porteuse d’une phénoménale énergie. Je ne pourrais pas me passer de ce sentiment profond d’utilité, de la beauté de ces échanges et du mouvement puissant que le projet engendre. Comme je ne peux pas me passer de la scène et de l’enseignement. Cet équilibre est crucial.

YOBA, Septembre musical de Montreux du 5 au 9 septembre. Renseignements: 021 962 80 05, www.septmus.ch