Jonathan Weiss. Irène Némirovsky. Ed. du Félin, 222 p.

Après Le Mirador, «biographie rêvée» qu'Elisabeth Gille consacrait en 1992 à sa mère disparue à Auschwitz, voici la première biographie critique d'Irène Némirovsky (1903-1942), écrite en français par un universitaire américain. Entreprise en 1996, elle ne doit rien au Prix Renaudot posthume décerné en automne dernier à la romancière de Suite française (Denoël, lire le SC du 6.11.2004). Jonathan Weiss a consulté les archives de l'écrivain déposées à l'IMEC, notamment sa correspondance inédite et la presse des années 1930 et 1940, et il a rencontré les quelques personnes qui l'ont connue. Sa perspicacité lui fait débusquer dans l'œuvre (plus de 15 romans et une trentaine de nouvelles) ce qui n'apparaît pas ailleurs: sa mésentente avec sa mère, par exemple, thème récurrent chez l'auteur du Vin de solitude.

C'est sur ses rapports avec son pays d'adoption que le biographe met l'accent. Née à Kiev dans une famille juive aisée, élevée par une gouvernante française avec laquelle elle a séjourné à Paris chaque année jusqu'à la guerre, la jeune Irène s'installe à 16 ans avec ses parents en France. Leur vie est celle de réfugiés fortunés qui logent dans les beaux quartiers parisiens. Bac, lettres en Sorbonne, premiers textes envoyés à des revues, bals et parties de plaisir: les lettres d'Irène à Madeleine Avot, une jeune provinciale qui l'a invitée dans sa famille, témoignent d'une vie frivole qui s'interrompt quand elle épouse Michel Epstein, comme elle Russe, juif et fils de banquier.

Irène Némirovsky a 23 ans lorsque Le Malentendu, récit d'un amour adultère, paraît en feuilleton dans la revue Les Œuvres libres d'Arthème Fayard; et 26 ans seulement lorsque Grasset publie David Golder, presque aussitôt porté à l'écran par Julien Duvivier. Ce portrait acerbe d'un vieil affairiste juif doté d'une épouse et d'une fille également vénales remporte un immense succès, notamment auprès de la droite antisémite. Ce que lui reproche en 1930 une journaliste de L'Univers israélite qui la juge finalement, après l'avoir rencontrée, aussi peu juive qu'antisémite.

Ambiguïté littéraire et dilemme identitaire qui expliquent le comportement d'Irène sous Vichy: au lieu de s'exiler, elle choisit de rester dans sa patrie de cœur, de langue et d'esprit; et, parce qu'elle se croit protégée par son statut de romancière à succès (en 1938, elle gagne plus de trois fois le salaire de son mari banquier!), elle néglige de demander la nationalité française jusqu'au moment où celle-ci lui est refusée. Dans les années 1930, elle fréquente Jacques Chardonne et Paul Morand, deux auteurs dont elle ne peut ignorer les opinions antisémites, pas plus que celles des collaborateurs de Gringoire où elle publie régulièrement des textes, sous pseudonyme à partir de fin 1940.

La majorité de ses héros sont des désaxés, qui ont quitté leur pays d'origine et ont du mal à s'adapter dans un nouveau milieu. Souffrant d'«un formidable hiatus» entre leur apparence et leur vie intérieure, ils en viennent à des extrémités violentes, meurtre ou suicide. «J'ai tâché, déclare la romancière dans un entretien radiophonique, de montrer la vie moderne, son âpreté et son asservissement à l'argent. C'est ce que notre époque a de plus cruel, cette lutte que beaucoup ne savent soutenir.» Sa discrète conversion au catholicisme de février 1939 lui inspire, dans Les Echelles du Levant (publié en feuilleton dans Gringoire), un portrait de femme qui peut passer pour une leçon de morale chrétienne, comme sa belle nouvelle «Monsieur Rose».

Mais dans le dernier de ses romans publiés de son vivant par Albin Michel, Les Chiens et les Loups, elle s'interroge à nouveau sur l'identité juive, de façon troublante puisqu'une double lecture de ce livre est possible, antisémite ou compassionnelle: pour la première fois, la romancière prend pour héroïne une artiste qui s'affirme en reconnaissant son appartenance au peuple juif. Manière de réinventer ses origines, plutôt que de les renier, suggère son biographe. Après quoi, dans le grand roman posthume de cette «Française imaginaire», c'est uniquement de personnages français qu'il sera question.