«Bon, vous voulez que je vous raconte tout? Vous voulez tout savoir?» A un moment, Di-Meh extrait un téléphone de sa doudoune bleu Majorelle estampillée de son nom et du croissant étoilé marocain: «Voici la photographie de mon grand-père. Même ma mère ignorait que son père était Noir.» C’est l’image d’un jeune homme sépia, en uniforme militaire, minuscule moustache carrée, il porte sa coiffe Fez de travers, il semble n’avoir peur de rien sinon de l’oubli. «J’étais persuadé qu’il y avait un truc chelou, un secret, avec mes grosses lèvres et tout. Maintenant c’est confirmé.»

On connaît Di-Meh, Mehdi Belkaïd, depuis presque dix ans, depuis ses premiers raps, il était un adolescent grandi trop vite, une petite référence dans le milieu du skate, de la rime agile, des soirées longues, il passait déjà sa vie entre Genève et Paris, et aussi Madrid, Amsterdam, à fabriquer sa légende de tribun sur Instagram (près de 100 000 followers) et de colosse scénique. Et puis, on est parti avec lui au Bénin, il enlevait son débardeur sur la plage de la Porte des Esclaves: tatouage sur le torse qui représente le continent africain. Il était le plus ému de la bande, davantage que Slimka ou Varnish La Piscine dont les parents sont pourtant de cette Afrique-là.

Quelques mois au Maroc

Di-Meh, au moment où il entamait la fabrication de son premier album, a mené son investigation, il a appelé ses tantes et ses cousins au Maroc, du côté de Meknès. Lui est né à Genève, mais vers l’âge de 8 ou 9 ans, il a passé quelques mois au bled, dans une école où l’on parlait un jour français, un jour arabe, où on lui tapait le bout des doigts avec une règle: «Quand je suis rentré, j’étais déconnecté du système scolaire suisse, on m’a mis dans une école spécialisée, à côté de Plainpalais, un lieu d’une mixité folle. Et tous les après-midis, j’allais skater sur la place.»

Après une foule d’appels, en plein confinement, Di-Meh obtient enfin cette photographie. «Je me souviens quand il l’a reçue», raconte son producteur Klench Poko, qui a conçu ou arrangé tous les morceaux de l’album, «il était hyper ému, quelque chose s’est passé en lui, il a gagné une sorte de sérénité». Plusieurs fois par semaine, Di-Meh et Klench se retrouvaient au restaurant Tout le Monde en Parle pour y avaler une «pizza turque bizarre et délicieuse», ils allaient ensuite passer la nuit à travailler dans un studio. Mais surtout à dévorer la bande-son dont cet album serait fait.

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Ils ont écouté la musique paternelle. Di-Meh est le fils d’un Algérien d’Oran, un ami du chanteur de raï Cheb Hasni, qui avait émigré à Genève pour devenir footballeur mais qui a finalement travaillé dans le restaurant familial de Carouge: Le Mektoub. On entend les tambours vibrants, les mélismes sous Auto-Tune, dans les morceaux Mektoub ou Balader, cet orientalisme revisité à la sauce lémanique. «Mon grand-père paternel était une figure de l’indépendance algérienne, mais aussi un grand imam soufi. Je sais que, de ce côté-ci aussi, il y a de la transe.»

Sur scène, quelque chose le dépasse

Quand il raconte cela, Di-Meh laisse partir ses yeux dans le vague, il avale un thé de fleurs et tressaille. On a vu Di-Meh cent fois se lever soudain face à une foule à très haute densité, des marées de corps dont on ne considérait alors pas encore la charge virale, Paléo, Paris, Montreux, partout, puis arracher ses gestes à la moiteur, au feu rougi de l’attente; il existe au Maroc, à Meknès justement, des transes animales, quand les soufis sont pris par le pas des renards ou des lions. Di-Meh fait cet effet dès qu’il est sur scène, quelque chose le dépasse.

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«Moi je suis d’origine marocaine, explique Klench Poko, j’ai beaucoup écouté un groupe inspiré par la confrérie gnawa, Nass El Ghiwane, pour préparer le disque de Di-Meh.» On imagine un peu ce chaudron, celui de secondos d’origine maghrébine qui règlent leur pas sur le pas de leur mère, de leur père, tout en restant résolument hip-hop et relié à l’esthétique globalisée de leur génération. Certaines nuits où ils travaillaient dans un studio lausannois, ils ont même appelé le musicien Arma Jackson pour retranscrire sur un clavier des mélodies du sable et les adapter à la ferveur numérique.

Perte de voix

Cet album sent ce processus, ces enjeux. Di-Meh aura bientôt 26 ans. Il a vécu des virages secs ces dernières années; il a quitté le label Colors pour que sa musique lui «appartienne», il a dû tout reconstruire, patiemment, de ses réseaux et la démarche semble encore en cours. Il a un moment perdu sa voix, une chose miraculeuse et plastique dont il a trop usé les cordes; les polypes ont été opérés mais il va prendre des cours de chant pour gérer les concerts quand ils reviendront. Le premier disque de Di-Meh porte le nom du restaurant où son père a atterri, lorsqu’il est arrivé en Suisse, il porte aussi le nom d’une expression très utilisée dans le monde arabe. Mektoub, c’était écrit.

«J’essaie de prendre de la distance, c’est clair que je n’ai pas encore explosé comme je m’y attendais, mais je remets la musique dans ma vie à sa juste place. Je ne vis plus dans les mêmes attentes que par le passé.» Ce disque de sources retrouvées, métis, plein de gamineries, de trépidations et d’excellence, rassemble les fantômes des aïeuls, la force inégalée de la jeunesse, la puissance expressive du hip-hop genevois, l’identité rouée de ceux qui partent et reviennent dans le même geste glorieux. On aimerait parler encore avec Mehdi Belkaïd, mais il enfile sa capuche, Di-Meh a rendez-vous chez le barbier.


Di-Meh, «Mektoub» (Todos/Irascible)