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Le clown Dimitri lors d'un spectacle à Verscio, en avril 2015.
© CARLO REGUZZI

Scènes

Dimitri, l'élégance du rire

Il dénonçait les injustices, mais cultivait à la ville la discrétion. Il faisait feu de tous les artifices, mais frappait par sa poésie enfantine. Hommage à un artiste passe-frontière qui était encore en piste samedi

Un sourire qui fend la face. Deux larmes sur fond blanc. Une coupe de cheveux à la Beatle, casque immuable passé du brun au gris. Dimitri, institution suisse du rire et de la tendresse poétique, avait à la ville une élégance pudique qui le distinguait, une réserve. L’artiste s’est éteint dans la nuit de mardi à mercredi, à Ascona, quatre jours à peine après avoir encore une fois émerveillé ses admirateurs. Il avait 80 ans, soixante ans d’activité de clown musicien derrière lui et un carnet de bal encore très rempli.

Le public romand s’apprêtait à le retrouver en novembre prochain au Théâtre de Carouge, dans DimiTRIgenerations, un spectacle de cirque réalisé avec ses filles et son petit-fils dans la pure veine de ce que cet artiste humble et travailleur appelait la fabrique du rire et de la poésie. Connu pour ses solos joliment décalés, le clown cultivait aussi le sens du collectif: en 1975, dans le petit village de Verscio, Dimitri et sa femme Gunda ont fondé une école qui a formé des générations de comédiens-mimes-acrobates et servi de tremplin à la professionnalisation du théâtre au Tessin.

Un prodige découvert au cirque Knie

Pour la plupart d’entre nous, Dimitri est indissociable du Cirque Knie. C’est sous le plus grand chapiteau helvétique cuvées 1970, 1973 et 1979 que la Suisse a découvert ce prodige qui parlait peu, mais disait beaucoup. Son univers? De courtes saynètes, souvent musicales, où l’accident générait le rire du public et stimulait l’imagination du comique. Si une corde de sa guitare cassait, alors Dimitri interprétait la mélodie à coups de petites balles qu’il faisait rebondir sur les cordes restantes. Jouer de la trompette ne lui suffisait pas. Il soufflait dans l’instrument en le posant en équilibre sur ses lèvres et ébouriffait l’audience de son habileté à peine soulignée. Pareil avec les deux accordéons, un petit, un grand, dont il tirait simultanément deux lignes mélodiques devant un parterre médusé. Dimitri, c’était ça: un talent fou, mais une manière dégagée, sans affectation, de le délivrer.

«Si mes élèves, au bout de 2 à 3 ans sont humbles, modestes, mais créateurs et bons artisans, alors je suis content», dit le clown dans Plateau libre, reportage que la télévision suisse romande a réalisé a l’Ecole Dimitri, à Verscio, lors de sa fondation. Dans cet établissement, créé en 1975, trois ans après le Teatro Dimitri, chaque professeur était choisi non seulement pour ses compétences en tant qu’acrobate, mime, danseur ou chanteur, mais aussi pour sa capacité à adhérer au principe de communauté. Ambiance détendue, mais enseignement exigeant. Hier, comme aujourd’hui, les diplômés de la Scuola Dimitri sont des experts en mimes et acrobaties.

Le Teatro Dimitri a «modifié le visage théâtral du Tessin»

Verscio est un petit village situé au-dessus de Locarno, sur la route des Centovalli. Autant dire loin de Lugano. Si bien que lorsque Dimitri et sa femme Gunda rencontrent des difficultés financières à la fin des années septante et demandent de l’aide au Tessin, les autorités ne se précipitent pas, raconte Pierre Lepori, critique scénique et auteur d’une thèse sur l’histoire du théâtre au Tessin «Le moment a été crucial. Comme Dimitri, né Jackob Müller, était d’origine suisse-allemande, le canton de Zurich était prêt à l’accueillir. Marco Solari, directeur de l’office du tourisme, Raimondo Rezzonico, futur président du festival du film de Locarno et Alma Bacciarini, politicienne, se sont heureusement mobilisés et ont créé une fondation pour soutenir l’Ecole et le Teatro Dimitri. Ce geste politique a modifié en profondeur le visage théâtral du Tessin en provoquant la naissance de nombreuses compagnies indépendantes. Dans ce sens, on peut dire que le Teatro Dimitri a joué un rôle fondamental pour le développement des arts scéniques tessinois.»

Lire aussi: Dimitri évoqué en deux témoignages

Intéressant d’apprendre que Dimitri n’était au départ pas si populaire dans ce canton dont il est aujourd’hui un des fleurons. La raison? «Les parents de Dimitri, des intellectuels suisses-allemands architecte et sculptrice, se sont installés à Ascona dans une communauté assez fermée sur elle-même comme, précédemment, les artistes libertaires et progressistes s’étaient implantés au Monte Verità», explique Pierre Lepori. «Il s’agissait pour eux de trouver un endroit ensoleillé et calme où créer et vivre, sans forcément s’intégrer dans la vie locale.» Ainsi, pour beaucoup de Tessinois, Dimitri est resté longtemps un original suisse-allemand!

Potier le jour, cours de mime le soir

Lui-même est d’ailleurs retourné à Berne faire son apprentissage de potier, son premier métier. Mais déjà, le rire le chatouillait. Depuis l’âge de 6-7 ans, le petit Jakob avait observé qu’il faisait rire la galerie avec un rien – même s’il était un élève très sage – et que ce rire lui procurait un immense plaisir. Du coup, en parallèle à son apprentissage bernois de potier, il prend ses premiers cours d’art dramatique, de danse, d’acrobatie et de musique, puis part en Suède où, là aussi, l’argent de la poterie lui permet de financer des cours d’acrobatie.

Il file ensuite en Provence où, potier le jour, il s’offre des cours de mime le soir et finit logiquement à Paris où, petit pactole en poche, il suit l’école de mime d’Etienne Decroux avant d’entrer dans le saint des saints, L’Ecole Marceau dont il sera un élève si brillant que le maître l’intégrera dans sa troupe. Pour la première fois, le jeune Dimitri vit de son nouveau métier. «Marceau était plus qu’un artiste, avait l’habitude de dire Dimitri. C’était une personne d’une dimension spirituelle et humaine hors du commun qui amenait ailleurs.» Mieux encore, cette compagnie de mime parisienne est fortement connectée au monde du cirque, ce qui permet au jeune prodige helvétique de se transformer naturellement en clown poétique.

Exigence et curiosité

Anthroposophe et amoureux du genre humain, Dimitri a très vite eu sa manière. Plus ludique, moins grave que Marceau. Une signature helvétique qui valorise l’humilité et l’apprentissage constant. Trois de ses cinq enfants liés au monde du cirque peuvent en témoigner: leur père leur a transmis le virus de l’exigence et de la curiosité. Et aujourd’hui la petite école de Verscio est devenue une haute école spécialisée rattachée aux HES suisses. «Dimitri était très ancré dans le monde réel et très engagé», abonde Pierre Lepori. «Quand Pinochet a renversé Allende au Chili et tué des opposants politiques, Dimitri a accueilli des enfants orphelins dans sa maison. C’était ce qu’on appelle une belle âme.»

Le Tessin théâtral ne se réduit pas à Dimitri. A Lugano, le Teatro Pan, un collectif, ou des metteurs en scène comme Alberto Canetta ont aussi joué un grand rôle dans le développement des arts vivants du canton. Mais Dimitri, par son originalité et sa célébrité, a ouvert une brèche politique et poétique qui a marqué sa région, la Suisse et tous les amoureux de l’audace ludique.


Dimitri en sept dates

Le 18 septembre 1935. Naît à Ascona, de parents suisses-allemands. Son père est architecte, sa mère est sculpteure.

1958. Etudie le mime à l’Ecole de Marcel Marceau, à Paris

1959. Crée son premier spectacle, «Porteur»

1970. Collabore pour la première fois avec le cirque Knie

1972. Fonde le Teatro Dimitri à Verscio

1975. Crée la Scuola Dimitri à Verscio

2000. Ouvre le Musée comique à Verscio

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