Genre: ROMAN
Qui ? Dinaw Mengestu
Titre: Ce qu’on peut lire dans l’air
Traduit de l’américain par Michèle Albaret-Maatsch
Chez qui ? Albin Michel, 380 p.

D inaw Mengestu était encore un bébé lorsque, en 1980, il quitta avec ses parents l’Ethiopie, alors menacée par un régime de plus en plus soviétisé. La famille se réfugia aux Etats-Unis, dans l’Illinois, où elle rejoignit le camp de la diaspora africaine, ces déracinés qui vivent déchirés entre deux continents, entre deux cultures. Ces tourments sont au cœur du premier roman de Mengestu paru en 2007 chez Albin Michel, Les belles choses que porte le ciel , dont les personnages, tous violemment arrachés à leur terre natale, finissent par prendre le très précaire parti du rêve, l’unique refuge des exilés.

Voici le second roman de Mengestu, avec un titre toujours aussi bachelardien: Ce qu’on peut lire dans l’air, commencé au moment où il est retourné pour la première fois en Ethiopie, en 2005, vingt-cinq ans après son départ. Il a alors eu envie de mettre en scène des personnages qui ressemblent à ses parents et qui, comme eux, sont contraints de plier bagage pour fuir le régime d’Addis-Abeba: un point de départ autobiographique, afin «d’avoir plus de liberté pour inventer tout le reste», explique Mengestu.

Après leur mariage, Yosef et Mariam ont voulu quitter une Afrique livrée à la peur mais ils ont été séparés pendant trois ans par la révolution éthiopienne. Lorsqu’ils se sont retrouvés à Peoria – une ville de l’Illinois –, ils ont dû réapprendre à se connaître et à s’aimer dans une double précarité, à la fois sociale et spirituelle. Etrangers l’un à l’autre, étrangers sur une terre inconnue, ils se sont peu à peu réinventés, ils ont acheté une Cadillac Monte Carlo rouge – symbole d’intégration et de réussite – puis ils ont foncé vers le sud, vers Nashville, pour une lune de miel à retardement. Mais leur couple n’a pas résisté aux vents hostiles, l’arche fragile a tangué, et l’aventure américaine s’est soldée par un «fiasco calamiteux», condamnant Mariam à errer de ville en ville, à la recherche de petits boulots entre la Virginie et le Vermont.

Le second acte du roman s’ouvre trente ans plus tard. Jonas, le fils de Yosef et de Mariam, a décidé de faire à son tour le voyage vers Nashville sur les traces de ses parents, qu’il n’a guère revus. Ce qu’il veut, c’est tout simplement les comprendre, en savoir plus sur leur histoire. S’il a un travail gratifiant – il enseigne dans une école privée de New York –, il a lui aussi essuyé une douloureuse tempête conjugale: il vient de se séparer d’Angela, une avocate noire, et il sent qu’il est en train de prendre le même chemin que ses parents. Comment éviter les écueils qui ont été fatals à Yosef et à Mariam? Comment ne pas sombrer, quand les fondations familiales sont si instables? Comment vivre le présent, quand le passé ne peut pas le consolider? Toutes ces questions tourmentent Jonas qui, après la mort de son père, finira par renouer avec sa mère pour essayer de ravauder une identité déchirée.

Son seul point d’appui, c’est son imagination: devant ses élèves, il ne cesse de gamberger et transforme l’exil de ses parents en épopée digne d’un roman de Melville, au point de ne plus savoir s’il délire ou s’il dit vrai. «Plus mes réponses étaient farfelues, plus mes élèves voulaient la vérité», ironise Jonas, sorte de Don Quichotte égaré dans le melting-pot américain. Et lorsqu’il se rend au bureau d’aide sociale pour donner un coup de main, il continue à fabuler en ajoutant des détails de son cru aux dossiers des demandeurs d’asile, afin que leurs requêtes ne soient pas rejetées par les autorités.

Sur le thème du «mentir-vrai», Mengestu a signé un roman remarquable: pour lui, l’imagination est une reconstruction identitaire qui permet de colmater les blessures qu’il met en scène, des blessures liées à l’exil et au déracinement. Mais Ce qu’on peut lire dans l’air n’est pas seulement un livre sur les affres de l’immigration: par son lyrisme épique, par sa faconde et sa fantaisie, il fait entrer la voix de l’Afrique en Amérique. Quant à savoir «ce qu’on peut lire dans l’air», c’est tout simplement l’alphabet du rêve, un abécédaire onirique dont ce roman a su apprivoiser la magie. Et la transmettre.

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Dinaw Mengestu

«Ce qu’on peut lire dans l’air»

Extrait, p. 125

«Non seulement j’étais doué pour inventer des histoires mais en plus elles me rendaient heureux: seule la fiction me permettait de m’évader de moi-même»