Quelle est l’espérance de vie d’un roman d’amour virtuel quand rien de la vraie vie ne vient en alimenter le feu? C’est la question au cœur de Seule la nuit tombe dans ses bras. Sur la couverture figure le nom de Philippe Annocque, mais l’auteur, il nous le présente dans sa préface, est Herbert Kahn, alter ego récurrent, également écrivain, doté d’une belle bibliographie. Herbert, qui a lu les théories de J. L. Austin, croit que «dire, c’est faire». La réalité va lui apporter un démenti, ou peut-être pas. Son récit est le tombeau d’une histoire de fesses et de sentiment qu’il tente de faire revivre par le «pouvoir des mots», auquel il croit encore. Herbert et Coline se sont rencontrés «en se promenant sur Facebook Avenue». Quoi de plus banal qu’une aventure érotico-amoureuse sur le Net? Mais heureusement, le duo Kahn-Annocque dissimule un écrivain sensible, drôle et délicat, qui sauve cette bluette de la trivialité et de l’ennui.

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Donc Herbert et Coline sont «amis» et bientôt plus. Au milieu de la quarantaine, ces deux enseignants, pourvus chacun d’un conjoint qu’il aime et qui l’aime et d’enfants petits et chéris, vivent une vie privée heureuse mais justement, privée de quelque chose qu’ils n’identifient pas. Qu’il soit écrivain ajoute un peu au potentiel de séduction d’Herbert, et très vite, leurs échanges s’emballent. Coline tente un coup de force en montrant ses seins dans un joli soutien-gorge turquoise. S’ensuit une escalade de photos, de vidéos, des échanges de plus en plus enflammés. Nous n’en voyons que quelques exemples verbaux qu’Herbert, qui n’a pu se résoudre à les effacer, commente. L’histoire semble terminée, il veut la faire exister par les mots, c’est son métier, il sait le faire.

L’aventure d’une écriture

C’est très amusant, les nostalgies pornographiques des autres, mais vite lassant. Herbert le sait: «C’est trop, là. Il y a trop de sexe. Si jamais ce livre est publié un jour, le lecteur va faire une overdose.» Mais il sait aussi «que l’overdose fait partie de l’histoire», et laisse les choses comme ça. Commence alors la désescalade, dans une deuxième partie plus affective, plus mélancolique aussi, et les messages deviennent un peu niais, ça aussi, Herbert le sait: l’amour est niais. Les chats, les images, les appels téléphoniques, les SMS, tout cet arsenal électronique engendre des décalages d’humeur et d’horaire, des malentendus et des agacements. Les amants virtuels s’éloignent, se rapprochent. Comme dans une relation épistolaire classique, la leur meurt de n’être que l’aventure d’une écriture.

L’immédiateté des échanges n’y change rien. Le bien qu’ils se faisaient aboutit à la frustration, car au bout du compte, «seule la nuit tombe dans leurs bras». Tous deux prétendent toujours vivre, à côté de cette vie virtuelle, une vie réelle intacte, toujours aussi heureuse, mais ces vies parallèles finissent par se heurter IRL, in real life. Au bout de leurs échanges, reste donc à décider si «dire, c’est faire» ou si «dire, ce n’est rien faire», comme le dit le contradicteur d’Austin, Alain Berrendonner. Reste une histoire éternelle, une bête d’histoire d’amour impossible.

Une affaire de regard

Pour qu’elle nous touche à notre tour, ce n’est «rien qu’une affaire de regard». C’était le titre d’un des premiers ouvrages de Philippe Annocque, où apparaissait déjà Herbert Kahn. On peut dire de tous ses livres, si attachants, si différents, que leur thème est transcendé par ce regard qui en extrait l’étrangeté: la fable proprement kafkaïenne de Pas Liev (Quidam, 2015), les inquiétants vertiges identitaires d’Elise et Lise (Quidam, 2017) et ces étonnantes Notes sur les noms de la nature (Grands Champs, 2017). Ou le dernier en date, centenaire de la Grande Guerre oblige, Mon jeune grand-père (Lunatique, 2018).

En 1916, le lieutenant Edmond Annocque est prisonnier à Posen (aujourd’hui Poznan, en Pologne). Il écrit à sa famille, à Quimper. Le petit-fils a hérité d’un tas d’une centaine de cartes postales. Il prend une à une les missives, plus ou moins bien classées, les reproduit avec les rares fautes d’orthographe et les commente. Ecrites avec soin, dans une écriture minuscule pour ne rien gaspiller du précieux espace, elles ne disent rien, ou plutôt, elles disent le rien de ces journées vides, pareilles les unes aux autres. L’ennui, la faim, le froid, les demandes de paquets de vivres et de vêtements, les remerciements pour ceux qui sont arrivés, les conseils d’emballage, les petites nouvelles du camp, les salutations à transmettre à des inconnus, à des proches. Rien qui puisse émouvoir la censure.

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Le charme réside dans les blancs de ce rien, et dans les commentaires du petit-fils qui n’a jamais connu ce grand-père, mort jeune, d’une maladie peut-être due à son internement, après avoir engendré six enfants. Rien donc, dans ce livre, qu’une affaire de regard.


Philippe Annocque, «Seule la nuit tombe dans ses bras», Quidam, 148 p.

Philippe Annocque, «Mon jeune grand-père», Lunatique, 192 p.