Roman

Dire non, la leçon d’Yves Bichet

«Indocile» fait le portrait de Théo, qui veille son ami Antoine, jeune soldat dans le coma. C’est la guerre d’Algérie. Théo, appelé à son tour, va devoir faire des choix cruciaux

La guerre d’Algérie – ce conflit qui ne voulait pas dire son nom et qui divisa la France – sous-tend Indocile, du romancier Yves Bichet (La Part animale, adapté au cinéma par Sébastien Jaudeau) qui revient sur les attentats de l’OAS et du FLN et le sacrifice inutile de jeunes vies. Pourtant, presque tout le récit se déroule dans la région du lac de Paladru, dans l’Isère, chère à l’auteur des Terres froides (Fayard, 2000).

Au chevet d’un blessé

Théo, 18 ans, va bientôt être appelé. Pour le moment, il veille son ami d’enfance dans un hôpital militaire. Antoine est dans le coma: balle de fellagha, coup de folie d’un camarade, incurie d’un officier? On le saura plus tard. Théo tente de lui parler, lui passe les disques de Johnny.

En dépit de cette atmosphère de mort qui rôde, c’est l’été. Le monde bourdonne de vie. Théo crépite d’hormones. Elles trouveront à s’apaiser avec Marianne, la mère d’Antoine, son ami blessé, veuve d’officier encore jeune, bourgeoise appétissante qui, elle aussi, a besoin d’exulter.

Leur liaison bancale, à la fois coupable et libératrice, alors qu’Antoine s’éloigne silencieusement, sera une parenthèse dans le processus de deuil, une étape dans le roman de formation du garçon. Parfois, c’est lui qui parle, se tutoie, parfois on le voit de plus loin.

Renardeaux joueurs

De la fenêtre de l’hôpital, Théo a remarqué, sur le chantier voisin, un adolescent à casquette, petit grutier habile. Il se révèle être une fille. Les lecteurs des Terres froides se souviennent de cette enfant traversée par la foudre qui lui a laissé autour du cou la marque de sa chaîne et de son médaillon, une cicatrice où se lit encore à l’envers son prénom: Mila.

Une gamine rebelle, rétive et joueuse, un jeune animal sauvage, indocile, avec lequel Théo esquisse une danse d’évitements et de rapprochements passionnels. Ils se séduisent et se perdent lors d’une fête foraine. Ils s’aiment dans une grotte, comme des renardeaux joueurs et féroces.

Depuis La Part animale (Gallimard, 1994), les livres d’Yves Bichet sont toujours marqués par une sensualité très forte. Il a travaillé dans l’agriculture industrielle avant de construire ou de rénover des maisons dans la région de Grignan. Il ne craint pas l’organique, ce qui grouille et qui pullule, les odeurs et les débordements du corps.

Elle préférerait souffrir car l’amour n’existe pas en dehors de la souffrance et elle voudrait bien aimer de nouveau.

L’atmosphère de ces années 1960, alors que le conflit algérien touche à sa fin et que les tensions s’exaspèrent, sonne très juste. Ce sont celles de l’enfance de l’auteur. C’est encore une France ouvrière et paysanne.

Le père de Théo est chef typographe dans un quotidien de Lyon, syndicaliste et pêcheur, un homme tranquille mais prêt à résister si ses valeurs sont en jeu, profondément indocile. Indocile, le titre du roman le dit bien: jusqu’où peut-on obéir sans se soumettre, quand faut-il dire non, quel que soit le prix à payer.

Déserteur

Théo va être confronté très vite à ce choix. Il a encore une part d’enfance, celle qui aime les chouquettes sucrées et les peluches. Il n’est pas très politisé, mais il ne veut pas aller en Algérie. Après une tentative minable de se faire réformer, il est convoqué et ne répond pas. Pour les soldats français, le statut d’objecteur de conscience n’existe pas. Il faudra que la grève de la faim du pacifiste Louis Lecoin émeuve le général de Gaulle pour qu’il soit reconnu, en 1963, et que les soldats déserteurs de la guerre d’Algérie soient amnistiés. Mais on est en 1961. Pour les insoumis, un réseau s’est mis en place qui leur permet de se réfugier en Suisse. Théo, toujours indécis, inquiet, y séjourne deux fois, avant de se rendre aux autorités militaires.

L’épreuve du temps

Il connaîtra la prison, pas très longtemps. Mila aussi, pour de tout autres raisons. Ils se retrouveront à sa sortie, blessés, ils auront grandi, leurs retrouvailles seront difficiles, ils se perdront à nouveau. Théo a passé à l’âge adulte, Mila s’est durcie, racornie. Retrouvera-t-elle ses sentiments?

A la fin, Théo est en Algérie, quelques années après l’indépendance. Des soldats et des paysans sont occupés à déminer un champ, au milieu des brebis qui paissent dans les pierres. Là où Antoine a été frappé. On entend la voix de la chanteuse kabyle Taos Amrouche. Théo a voulu «revenir à la source, se convaincre que tout récit prend naissance dans un lieu où l’eau et rare, l’herbe précieuse, les collines arides et pelées».


Yves Bichet, «Indocile», Mercure de France, 260 p.

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