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Dire ses quatre vérités à l’Amérique selon Garp

Il y a quarante ans, John Irving tendait un miroir sans concession à son pays dans «Le monde selon Garp». Pour célébrer cet anniversaire, le Seuil réédite ce roman truculent devenu culte

En 1978, un personnage inconnu surgissait au firmament de la littérature américaine. Son nom? S.T. Garp, héros d’un roman qui allait devenir cultisssime, Le monde selon Garp, sorti de l’imagination débridée d’un certain John Irving, un auteur encore confidentiel mais déjà réputé dans les clubs de lutteurs. Quarante ans plus tard, Garp n’a pas pris une ride. Il règne toujours en maître parmi les autres héros incontournables d’outre-Atlantique et, pour célébrer cet anniversaire, le Seuil réédite les confessions de ce frère de Holden Caulfield qui rêve d’offrir une rédemption à son pays. Et qui débusque les angoisses secrètes d’une société trop protégée, en mêlant loufoquerie et peur panique sur un théâtre qui ressemble à un grand cirque désenchanté, sur fond de vaudeville délirant et de farce tragique.

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Avec, au programme, des viols, des assassinats, une litanie de morts violentes, un œil crevé, un bras arraché, des chats écrasés, des corps mutilés, des gueules cassées et pas mal de femmes battues, à une époque où «l’assassinat était un sport amateur de plus en plus répandu». A quoi s’ajoutent des ours funambules, des travestis flamboyants, des pitres marchant sur les mains ou, encore, la transgenre Roberta, personnage central de cette fresque rocambolesque, sorte de commedia dell’arte retouchée par Soutine ou par Otto Dix.

«Le médecin des incurables»

Garp, on le découvre dès les premiers instants de sa conception – au mitan des années 1940 – par une infirmière fantasque de Boston: Jenny, future passionaria du féminisme naissant, folle de désir pour un nabot en érection sur son lit d’hôpital, un grabataire qu’elle s’empressera d’abandonner. C’est pourtant lui qui donnera son nom à l’ineffable Garp, lequel commencera par traquer les pervers et autres détraqués de sa ville natale. Avant de découvrir les jouvences de la lutte et, pour séduire la fille de son entraîneur, de devenir écrivain. Sa mission? Etre «le médecin des incurables». Et pouvoir transformer le monde «en un lieu sûr».

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Né du goût pour l’esbroufe grand-guignolesque et de la colère face aux discriminations sexuelles des années 1970, Le monde selon Garp – National Book Award 1978 – allait devenir le bréviaire de toute une génération de lecteurs, avec leurs désillusions et leurs rêves avortés. «Quand j’écrivais ce roman, a dit l’auteur de L’œuvre de Dieu, la part du diable et d’Une prière pour Owen, j’étais certain que mon pays serait plus éclairé, plus tolérant, plus ouvert en termes de sexualité. Je n’avais absolument pas prévu que nous irions vers une régression comme celle que nous connaissons actuellement sur la question du harcèlement des femmes ou des choix sexuels des uns et des autres.»

Cette dérive, Garp l’aura tout de même anticipée. Comme le Zuckerman de Philip Roth ou le Rabbit de John Updike, il reste un personnage de légende, un visionnaire, l’icône la plus vigilante d’une Amérique dont il aura sondé les reins et le cœur, mais toujours sur le mode de la cocasserie la plus irrésistible. Bon anniversaire, Mr. Garp!


John Irving, «Le monde selon Garp», traduit de l’américain par Maurice Rambaud, Le Seuil, 670 p.

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