Lorsqu'il ouvrira ce soir, le 51e Festival de Berlin, le chancelier Schröder rappellera sans doute à quel point depuis un demi-siècle, la Berlinale est vécue par les habitants de la capitale comme un moment de réflexion. Une prise de température annuelle du cinéma, mais aussi «des incessants défis politiques qui n'ont cessé de secouer la manifestation, se répercutant sur l'appréciation des films». Il est certain que le Festival de Berlin est une caisse de résonance sensible, bien plus que Cannes et Venise.

Eviction

Il suffit d'y mettre les pieds, dès aujourd'hui et jusqu'au 18 février, pour mesurer l'écho qui fait déjà vibrer l'édition 2001: l'éviction du directeur artistique Moritz de Hadeln. L'affaire, datée d'avril dernier, n'est pas qu'une querelle interne: selon de Hadeln, il s'agit, ainsi qu'il le confiait à l'ATS vendredi, «de la décision purement politique d'un ministre qui n'est même plus en place». «Il voulait placer un de ses copains, je ne pouvais rien faire. Après, en septembre, j'ai été décoré de la Croix du mérite allemand…» Une médaille à laquelle s'ajoutent le dédommagement obtenu par de Hadeln devant la justice et les hommages qui s'affichent dans la Berlinale: un livre à la gloire du directeur sortant (lire ci-contre) et une curieuse sélection de films intitulés «Moritz's Favourites», sélection personnelle parmi les 700 films présentés en section officielle ces deux dernières décennies.

Le Festival se lira cette année, à travers ce prisme vengeur – s'il est prémédité autant qu'il y paraît. Il faut rappeler ici que son éviction est en grande partie due à la place grandissante qu'il accordait au cinéma d'Hollywood. Etait-il judicieux d'inviter en compétition l'an dernier La Plage, le mauvais film de Danny Boyle avec Leo DiCaprio?

Origine historique

Si le programme 2001 marque le pas (quatre américains contre huit l'an passé), l'origine historique du Festival de Berlin reste la véritable cause des tensions qui y existent. La Berlinale est née en 1951, à l'initiative des forces américaines. L'idée: créer une vitrine du «monde libre» à deux pas du bloc soviétique. Il fallut attendre 1974 pour y voir un film d'URSS et 1975 pour une œuvre est-allemande. Un équilibre avait fini par s'installer dans les derniers gels de la guerre froide. Mais le balancier hasardeux qui porte soudain une cinématographie aux nues est plutôt du côté des Etats-Unis (dix Ours d'or en vingt ans), depuis l'arrivée de Moritz de Hadeln et surtout depuis la réunification allemande. Réunification qui confère une portée symbolique plus forte à toute manifestation culturelle, de surcroît installée sur l'historique Potsdamerplatz, qui semble s'écarter de la voie médiane nécessaire au rapprochement des anciens blocs.

Cette perspective fait comprendre combien les choix 2001 de Moritz de Hadeln, aussi provocateurs qu'ils paraissent, cherchent à casser le réflexe des camps distincts. C'est ainsi qu'il demande, pour la première fois dans l'histoire des festivals européens, à un patron de studio hollywoodien démissionnaire (Bill Mechanic, ex patron de la Fox) de présider le jury. Les hommages cinéphiles sont donc consacrés à des hommes qui ont échappé à l'enfermement d'un système: Stanley Kubrick, Kirk Douglas et surtout Fritz Lang. Ce dernier, né en Autriche, jeune globe-trotter, grand blessé de 14-18, puis cinéaste à Berlin et exilé à Paris le soir où Goebbels lui offre la direction du cinéma allemand: Hitler, qui vient de visionner Metropolis, a tranché d'un «Voici l'homme qui créera le cinéma national-socialiste.» Paris, donc, puis aller simple, ou presque, pour Hollywood.

Comme pour marquer une dernière fois cet aller-retour USA-Berlin, Moritz de Hadeln réservera une soirée événement à une copie restaurée de Metropolis. Un choix sans ambiguïté, tout comme celui du film d'ouverture, ce soir: Enemy at the Gates de Jean-Jacques Annaud, reconstitution de la bataille de Stalingrad tournée en partie dans les studios Babelsberg de Berlin, avec des acteurs majoritairement américains.