Nomination

Direction du Grütli, plus que deux candidats en lice

Sami Kanaan s’apprête à choisir entre un duo de programmatrices et un metteur en scène pour diriger cette scène genevoise consacrée à la création locale. Une polémique accompagne cette décision

La nouvelle direction du Théâtre du Grütli, à Genève, sera-t-elle assurée par un duo féminin? Un duo proche de la scène contemporaine, si l’on se réfère au parcours des candidates, jusque-là chargées de production et de diffusion de compagnies? Ou cette direction sera-t-elle confiée à un metteur en scène du cru, la quarantaine alerte, qui joue avec les mots d’hier et d’aujourd’hui?

Ce qui est sûr, c’est que Sami Kanaan, ministre genevois de la Culture, choisira entre ces deux dossiers, sélectionnés parmi les 28 projets envoyés au Département des affaires culturelles (DCS) en mai dernier. Et la réponse tombera à la rentrée, selon Jean-Bernard Mottet, conseiller culturel du département, qui refuse la querelle des Modernes et des Anciens qu’une pétition en ligne a allumée le 12 août dernier. «Je pense qu’il est rétrograde d’opposer le théâtre de texte aux écritures de plateau, comme le font les auteurs de cette pétition, sur le modèle des détracteurs de Vidy, à Lausanne. Au XXIe siècle, les arts de la scène sont tellement métissés et en mouvement que ce clivage est dépassé.»

La déclaration convaincra sans doute moyennement les 90 signataires de l’appel intitulé «Pour une pluralité des esthétiques théâtrales à Genève», parmi lesquels figurent des metteurs en scène comme Frédéric Polier, directeur sortant du Grütli, Elidan Arzoni, Benjamin Knobil, Camille Giacobino, Georges Guerreiro ou encore José Lillo. L’objet de leur inquiétude? Que l’équilibre genevois entre les différentes esthétiques scéniques (théâtre classique et contemporain, danse et pluridisciplinaire) soit déstabilisé si «la répartition actuelle est remise en cause». Autrement dit, si le Théâtre du Grütli redevient un espace d’art et d’essai similaire à ce qu’il a été durant les six ans de direction de Maya Bösch et Michèle Pralong, de 2006 à 2012.

Les candidates désamorcent la méfiance

Cette option aurait comme conséquence, poursuivent les pétitionnaires, d’«envoyer un grand nombre d’artistes au chômage, puis à l’assistance publique», car, selon eux, les intermittents «ne trouveraient plus autant de travail».

Barbara Giongo et Nataly Sugnaux sont les candidates à qui l’on prête cet ancrage contemporain. Elles désamorcent la méfiance. «N’est-il pas un peu tôt pour préjuger de nos intentions? La pluralité de la scène genevoise nous tient à cœur, et particulièrement la question de l’emploi», rassurent les chargées de production, l’une auprès de L’Alakran, compagnie du remuant Oscar Gomez Mata, et l’autre auprès de Yan Duyvendak, performeur plébiscité, un poste qu’elle vient de quitter. Les candidates vont plus loin: «Nous sommes convaincues que le Grütli est un outil au service des compagnies et doit le rester.»

«Les deux projets sont excellents, et si nous les avons retenus, c’est qu’ils respectent les fondamentaux du lieu», tranche Jean-Bernard Mottet, président de la commission d’évaluation qui comprend Aline Delacrétaz, Madame Théâtre au niveau cantonal, l’universitaire Eric Eigenmann et la journaliste Elisabeth Chardon.

Les fondamentaux? «Le Théâtre du Grütli, doté d’un budget de 2 millions de francs, doit rester une vitrine de la création locale et n’a pas pour mandat de développer des coproductions à l’international. Mais surtout, la prochaine direction devra faire face à une nouvelle donne. Désormais, en lien avec le nouveau partage des tâches, seule la Ville subventionnera les spectacles au projet. Autrement dit, le Grütli ne pourra plus programmer des compagnies et ne financer qu’une part très minoritaire de leur budget en comptant sur l’apport des commissions cantonale et municipale, comme cela a pu être le cas par le passé. Nous estimons que le nouveau Grütli devra au contraire apporter une part substantielle du budget de création, ce qui va forcément entraîner une nette diminution des spectacles programmés.» On pourrait ainsi passer des douze spectacles programmés actuellement à six ou huit, dès la nouvelle direction.

Valentin Rossier se représente à l’Orangerie

Pas sûr que cette information rassure les pétitionnaires. Beaucoup, parmi eux, ont imaginé Valentin Rossier, directeur sortant et heureux du Théâtre de l’Orangerie, reprendre les rênes du Grütli. «J’ai en effet déposé ma candidature, en tandem avec une chorégraphe, confirme le metteur en scène genevois. Malheureusement, notre duo n’a pas été retenu.» En revanche, et c’est aussi une nouvelle de taille, le directeur de l’Orangerie postule à sa propre succession à la tête du théâtre d’été.

«C’est tout à fait légitime, explique l’intéressé. La nouvelle convention de l’Orangerie prévoit que le mandat de trois ans soit renouvelable deux fois, ce qu’il n’était pas jusqu’à mon arrivée. En postulant pour trois ans, je ne fais qu’appliquer cette nouvelle convention dont toutes les directions bénéficieront ensuite. Si je suis choisi, je pourrai fortifier et finaliser le travail entrepris ces six premières années.» Une candidature qui ne pose aucun problème à Jean-Bernard Mottet. «Valentin Rossier ne part ni gagnant, ni perdant dans les délibérations. Son projet est examiné comme celui des autres candidats.»

Le candidat masqué

Retour au Grütli. Les lecteurs attentifs l’auront compris: le metteur en scène genevois candidat à la direction ne souhaite pas que son nom soit divulgué. On a souvent eu l’occasion de saluer la qualité de son travail dramatique. Mais, sans l’ombre d’un doute, c’est la qualité de sa vision pour le Grütli qui le maintient encore en lice aujourd’hui. Une observation qui vaut aussi pour le tandem féminin, qui sera reçu par le magistrat ce lundi. Le dénouement est pour bientôt, et, dans les deux cas, on s’en réjouit.

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