Scènes

«Diriger le Crochetan m’a ouvert au cirque, à la danse et à la musique»

Lorenzo Malaguerra est à la tête de la salle montheysanne depuis sept ans. Le metteur en scène genevois raconte son poste et ses projets pour la saison à venir

Pas sûr que Lorenzo Malaguerra ait rêvé pareil destin! En reprenant la direction du Théâtre du Crochetan, à Monthey, en 2009, le metteur en scène genevois n’imaginait sans doute pas que cet écrin lui irait si bien. Or, les faits sont là, qui prouvent la belle adéquation entre l’homme et le lieu. Ouverture de nouveaux espaces de représentation, comme la scène de l’Hôpital psychiatrique de Malévoz ou Le Mésoscaphe, cette halle qui rappelle le hangar genevois d’Artamis. Mise sur pied de programmes de médiation culturelle générant chaque année une centaine d’ateliers d’arts de la scène et d’arts plastiques dans les écoles. Compagnonnage régulier avec des artistes valaisans. Ou encore collaborations à l’étranger, avec des productions en Corée du Sud l’an dernier et au Japon prochainement.

«Le paradoxe, sourit le quadragénaire, c’est que j’ai dû sortir de Genève, ville internationale, pour élargir mon horizon de création. La rencontre avec Jean Lambert-wild n’aurait pu avoir lieu sans le Crochetan», précise encore le directeur, heureux enfin de s’être ouvert au cirque et à la musique en programmant l’affiche de cette scène pluridisciplinaire.

Le Temps: Lorenzo Malaguerra, vous entamez votre huitième saison à la tête du Crochetan. Que retenez-vous de vos sept premières années dans ce théâtre d’accueil valaisan?

Lorenzo Malaguerra: L’augmentation de créations. Quand je suis arrivé, la salle ne comptait qu’une ou deux créations sur 40 spectacles annuels. Aujourd’hui, les saisons en comptent sept ou huit. Ce sont des coproductions, évidemment, mais les artistes peuvent bénéficier de nos espaces pour répéter. Je retiens aussi une évolution personnelle. Comme je venais du théâtre, je pensais que j’intensifierais la présence de cette discipline au Crochetan. Or, je me suis formé au cirque, à la danse et à la musique et, aujourd’hui, je pense que, de tous les arts de la scène, c’est le cirque en salle qui a le plus de possibilités de développement.

– Pourquoi?

– Parce que sous ce nom, on trouve une infinie variété de propositions, modernes, fortes et surtout connectées au public. Cette discipline ne connaît pas la barrière de la langue et a une telle liberté de ton, du plus doux au plus tonitruant, du plus virtuose au plus sensible, que le public est toujours plus preneur de cette expression.

– En près de trente ans d’existence, le Crochetan a connu cinq directeurs, dont les très inspirés Christiane Vincent, Mathieu Menghini et Denis Alber. Quel est votre apport particulier?

– La danse contemporaine. A travers la Cie Alias, déjà, qui est associée au théâtre. Cette troupe romande emmenée par Guilherme Botelho présente tous ses spectacles dans nos murs et donne des ateliers de danse à des enfants. Et aussi à travers Cocoondance, une compagnie valaisanne qui travaille à cheval entre la Suisse et l’Allemagne et tourne beaucoup à l’étranger. C’est sa leader, Rafaële Giovanola, qui assure la diffusion, mais je lui fais profiter de mon réseau.

Surtout, je dois à cette troupe d’avoir créé une compagnie junior au Crochetan. Elle a réuni une trentaine de jeunes qui viennent de tous les milieux, des adeptes du hip-hop et du parkour, et a lancé une telle dynamique que certains d’entre eux ambitionnent d’entrer dans les écoles de danse professionnelles.

Lire aussi: Le Crochetan, 25 ans, le bel élan

– Le public, justement. Vous annoncez près de 20 000 spectateurs annuels. Ont-ils changé de profil en sept ans? L’audience a-t-elle rajeuni?

– Pour être un peu provoc, je dirais que je m’en fiche. Je trouve cette affaire du rajeunissement du public plutôt insultante pour les spectateurs d’âge mûr… Vu la diversité des propositions du Crochetan, l’affluence dépend complètement des spectacles. La danse contemporaine attire un public âgé de 25 à 40 ans, quand les vedettes parisiennes, de type Arditi, intéressent davantage les têtes blanches… Je suis bien sûr ravi d’avoir 300 abonnés qui, pour 600 francs, ont accès à notre offre intégrale. Mais le public a plutôt tendance à varier ses sorties et à ne plus être attaché à une seule institution.

– Vu la diversité de l’affiche, n’êtes-vous pas tenté de proposer des mini-abonnements à la carte, style le quart d’heure contemporain, le cirque dans tous ses frissons, la cuvée humour ou les belles heures de la chanson?

– Je pourrais, mais non. Pour deux raisons. D’une part, les spectacles sont tellement métissés aujourd’hui qu’il est parfois difficile de les cataloguer. D’autre part, j’aime bien que les gens se trompent ou viennent à des rendez-vous sans vraiment les anticiper, c’est la marque de fabrique du Crochetan que d’inciter à la curiosité. La découverte est plus riche.

– Pour les choisir, voyez-vous en personne tous les spectacles? Ou travaillez-vous avec des documents enregistrés?

– Je travaille beaucoup avec Internet et, je vais vous surprendre, mais je me trouve plus avisé quand je choisis un spectacle ou un concert sur ordinateur plutôt qu’en live. Parfois, le contexte ou l’accueil du public peuvent me tromper, alors que seul devant mon écran, je suis plus objectif.

De toute façon, l’expérience m’a montré que c’est la salle du Crochetan qui programme, plus que moi. C’est-à-dire que, pour résister à un public de 650 personnes, le spectacle a intérêt à être redoutablement fort et généreux. D’où, encore une fois, une forte présence de spectacles de cirque et de danse, très engagés physiquement et très visuels, ou alors des spectacles humains et débordants comme ceux de Pippo Delbono, qui marient des formes contemporaines avec une puissante adresse au public.

– L’an prochain, vous dirigerez un monologue, J’arriverai par l’ascenseur de 22h43, de et par Philippe Soltermann. Une belle rencontre?

– Oui. C’est lui qui est venu me chercher. Il a été séduit par le caractère déjanté et festif de mon spectacle Lou, un cabaret sur Lou Andreas-Salomé, et m’a demandé de le mettre en scène dans ce texte qu’il a écrit en hommage au chanteur Hubert-Félix Thiéfaine. Je connais peu ce chanteur. Par contre, j’ai aimé le monologue de Philippe parce qu’il raconte bien les moments d’euphorie et de blues du fan de base.

– Et là, en septembre, vous vous envolez pour le Japon, au Shizuoka Performing Arts Center, où a travaillé Omar Porras et où vous allez commencer une recherche autour d’un maître du manga, Shigeru Mizuki…

– Oui, c’est l’auteur de Kitaro le repoussant, une BD très célèbre au Japon. Avec Jean Lambert-wild, nous partons sur une création de plateau dans le style du kamishibai qui retracera le parcours de cet artiste. La première est prévue pour 2019 à Shizuoka et le spectacle viendra en Europe l’année d’après.

– La saison 2017-2018 sera donc votre huitième saison. Combien de temps pensez-vous rester à la tête du Crochetan?

– Mon statut ici est un peu particulier, car je suis aussi le chef du Service culturel de la ville de Monthey, donc mon mandat n’est pas limité dans le temps. Tout a passé si vite!… Difficile de dire quand je commencerai à me lasser ou à me répéter! Pour le moment, en tout cas, je suis passionné et je ne me vois pas quitter ce poste prochainement.


Théâtre du Crochetan, début de la saison le 25 août, avec un récital de piano des sœurs Labèque.


Le Crochetan en chiffres

Fondé en 1989, le Crochetan a connu cinq directions, dont celle, marquante, de Christiane Vincent de 1991 à 2001. La salle, qui peut contenir 650 spectateurs, offre chaque saison une quarantaine de spectacles de musique, théâtre, danse, cirque et humour. Près de vingt mille personnes en profitent chaque année.

Son budget s’élève à 1,8 million de francs, dont 550 000 sont issus des recettes. La subvention de la ville de Monthey se monte à un million, celle du canton du Valais à 40 000 francs, tandis que la Loterie romande verse près de 200 000 francs.

300 personnes achètent un abonnement annuel de 600 francs qui donne accès à la totalité des spectacles, mais, de plus en plus, remarque le directeur, les spectateurs privilégient des billets au coup par coup.

Publicité