Classique

Diriger un orchestre, ça s’apprend à Gstaad

Depuis près de trois semaines, de jeunes chefs et cheffes se perfectionnent auprès du mentor autrichien Manfred Honeck 
et du professeur Johannes Schlaefli. La «Conducting Academy» est une aubaine pour faire ses preuves face à un orchestre professionnel

Qui ne s’est jamais amusé à parodier le geste d’un chef d’orchestre devant son miroir? En écoutant une symphonie de Beethoven, Les Tableaux d’une Exposition de Moussorgski, cela semble assez facile. «Après tout, vous pourriez résumer la direction d’orchestre à des mouvements de mains, s’exclame l’œil pétillant Bar Avni, jeune cheffe israélienne. Mais c’est tellement plus que cela!» «Notre instrument à nous, c’est l’orchestre, explique le chef Manfred Honeck. Nous sommes des musiciens et nous cherchons à faire ressortir les émotions d’une partition au même titre que des violonistes et pianistes. Mais nous avons seulement deux mains, dix doigts, deux yeux et un corps!»

Lire aussi: Aventure musicale de l’extrême avec le GeCa

Comment être chef d’orchestre? Comment se positionner par rapport aux musiciens? Quel geste accomplir à quel moment? Comment diriger une valse de Johann Strauss? Ces questions sont au cœur d’une académie d’orchestre qui se déroule depuis bientôt trois semaines au Gstaad Menuhin Festival.

Après l’Estonien Neeme Järvi (2014-2016), le Néerlandais Jaap von Zweden (2017-2018), c’est au tour de l’Autrichien Manfred Honeck de transmettre les fondements de la direction d’orchestre à une dizaine de jeunes chefs masculins et féminins. Triés sur le volet (350 candidatures cette année!), soutenus par la Fondation Edmond de Rothschild qui parraine l’événement depuis 2015, les heureux élus sont exposés au métier de chef dans des conditions idéales.

Lire également: Verbier 2019, couleurs vives et ton singulier

Dirigez, vous êtes filmé

Chaque jour, ces «apprentis chefs» se succèdent sur le podium pour des sessions de vingt minutes. Assis dans les rangs de l’orchestre, leur mentor Manfred Honeck et le pédagogue Johannes Schlaefli (professeur à Zurich), examinent leur comportement, scrutent leurs mouvements, corrigent leurs gestes, le tout filmé. Puis, le soir venu, les jeunes chefs visionnent les vidéos pour en tirer les leçons. «Chaque minute vaut de l’or!, explique le coordinateur de l’académie Lukas Wittermann, car les opportunités de travailler avec un orchestre professionnel sont rares.»

Si devenir pianiste ou violoniste exige des milliers d’heures d’entraînement, «la carrière de chef d’orchestre, c’est ce qu’il y a de plus dur, on ne peut pas l’expliquer en quelques mots», constate Julia Malkova, alto solo à l’Orchestre symphonique de Berne et membre du Gstaad Festival Orchestra (GFO). Du reste, les obstacles se dressent immédiatement: «L’orchestre ici est un instrument sensible comme une aiguille, explique Polina Peskina, flûte solo. Il est très honnête et ne pardonne aucune erreur dans le style ou le son. C’est d’ailleurs passionnant d’observer les progrès qu’accomplissent les étudiants en une poignée de semaines!»  

«Opportunité assez unique»

Percussionniste, complétant un Master de direction d’orchestre à la HEM de Genève, le Breton Sébastien Taillard, 29 ans, savoure la masterclass à Gstaad. «Avoir un orchestre de cette taille pour faire une symphonie de Tchaïkovski, c’est une opportunité assez unique dans notre parcours.» Monter sur un podium comporte sa part de risques. «Quand on arrive devant un orchestre, il ne se passe jamais ce qu’on avait prévu: il faut toujours être réactif.»

Et encore: Andreas Ottensamer, la clarinette bon teint

Et savoir s’adapter aux circonstances. «Finalement, ça reste un échange où l’on doit avoir notre idée de l’œuvre, essayer de la proposer au maximum pour la faire adhérer aux musiciens, mais en face de nous, on a des individus qui ont une autre sensibilité pour les solos, les phrases, etc. Il faut être capable d’interagir avec eux et leur laisser une zone d’expression à l’intérieur de ce qu’on avait envisagé.»

Va-et-vient

Percussionniste également, la cheffe israélienne Bar Avni souligne à quel point la «position de chef» et celle de l’orchestre sont a priori antagonistes. «On n’est plus à l’époque où le chef était tout-puissant et les musiciens de petites mains à son service. Mais tout de même, il y a cette tension, et si vous ne parvenez pas à faire un pont entre les deux, vous avez un problème!»

Ce couple chef-orchestre repose sur un va-et-vient (façon de dire) qu’il s’agit de subtilement doser. «Parfois vous sentez que les musiciens veulent être poussés jusque dans leurs retranchements; parfois au contraire ils ont besoin que vous relâchiez un peu; vous pouvez ressentir qu’il y a la place pour un peu plus d’intimité ou, à l’inverse, qu’il faut préserver un peu de distance.»

«Autorité naturelle»

Le chef autrichien Manfred Honeck, lui, prône «une autorité naturelle» face aux musiciens. «La difficulté, c’est de guider l’orchestre dans la musicalité de la partition à travers votre personnalité et votre battue. Pour cela, vous devez d’abord penser à ce que la musique vous dit, ce qu’elle vous suggère émotionnellement, et ensuite ajuster votre battue [action de battre la mesure] de la bonne manière. Vous devez montrer aux musiciens exactement où une phrase commence, où elle se termine, quel genre de sonorité vous voulez obtenir: tout cela est entre vos mains.»    

Le plus délicat est d’embrasser tous les pupitres quand un jeune chef se retrouve face à une centaine de musiciens. «C’est difficile d’être présent à tout ce qui se passe dans l’appareil orchestral, explique le premier violon Vlad Stanculeasa, Parfois, il y a beaucoup de caractères différents au même moment dans une partition, legato pour les uns, battue plus forte pour les autres.»

Douceur et fermeté

Les apprentis chefs doivent eux-mêmes sans cesse changer de rôle pendant la masterclass. «Imaginez: voilà que je monte sur le podium pour diriger l’orchestre pendant 20 minutes, dit Bar Avni. Admettons que je fasse le premier mouvement de la Pathétique de Tchaïkovski. C’est moi le leader principal, je fais travailler l’orchestre, et soudain, Monsieur Honeck arrive. Au moment même où le professeur approche, je ne suis plus la cheffe: je suis l’étudiante!»

L’ambiance est malgré tout collégiale et contrairement au style plus autoritaire de Jaap van Zweden l’été dernier, Manfred Honeck parle sur un ton extrêmement doux et ferme à la fois. «Nous devons donner des lignes de conduite aux musiciens, dit-il, mais à la fin, ce n’est pas notre morceau. C’est celui de Monsieur Mozart, de Monsieur Tchaïkovski, et ce sont eux les héros!» Une leçon d’humilité qui n’exclut pas la capacité de s’imposer dans un climat d’échange le plus fécond possible.


Manfred Honeck, Seong-Jin Cho et le Gstaad Festival Orchestra, sa 17 août à 19h30. www.gstaadmenuhinfestival.ch

Publicité