Il n’existe pas de film moins risqué qu’un autre, dès lors qu’il s’agit de le mettre en production et de l’accompagner jusqu’à sa première projection. Mais certains prennent davantage de risques, au sens de l’innovation: ainsi le sympathique The King’s Speech, dont l’ambition ne dépasse pas celle d’un téléfilm confortable, paraît-il difficilement défendable face aux inventions d’Inception ou de Black Swan. Ce sera le combat de la soirée, lutte d’autant plus difficile qu’Harvey Weinstein, le producteur qui connaît tous les rouages de la promotion pré-Oscars, a mis le paquet sur The King’s Speech: le film est, à une minute du début des festivités, le favori de la soirée. C’est dire que le combat sera quasi équivalent à celui qui opposa, l’an dernier et de manière inoubliable, l’écrasant Avatar de James Cameron et le plus discret mais expérimental Démineurs de son ex-femme Kathryn Bigelow. En espérant que, comme elle, Darren Aronofsky pour Black Swan, David Fincher pour The Social Network ou Christopher Nolan pour Inception l’emportent pour leurs mérites, et non pas The King’s Speech pour une campagne éhontée auprès des votants. Chronique d’une désillusion

2h45

Le premier prix intervient après une présentation d’Autant en emporte le vent et Titanic par Tom Hanks. Ce qui place la barre haut d’emblée. Et écrabouille le premier lauréat, Alice au Pays des Merveilles (Robert Stromberg et Karen O’Hara), pour les décors. Le rythme est donné: deux minutes plus tard déjà, Wally Pfister remporte l’Oscar de la meilleure photographie pour Inception.

2h51

Kirk Douglas fait son entrée! Toujours vivant! Appuyé sur sa canne. Draguant la maîtresse de cérémonie Anne Hathaway: «Où étais-tu quand je faisais des films?» Coquin jusqu’au bout, il remet l’Oscar du meilleur second rôle féminin: Melissa Leo dans The Fighter. L’actrice, extraordinaire en mère abusive de Christian Bale et Mark Wahlberg ne cache pas son émotion de recevoir son Oscar des mains du grand, et décidément très badin, Kirk.

3h02

L’Oscar du meilleur court métrage d’animation est remis à The Lost Thing, de Shaun Tan et Andrew Ruhemann. Et celui du meilleur film d’animation à Toy Story 3 de Lee Unkrich. Encore un prix pour Pixar, la société qui est, selon le réalisateur, «le plus bel endroit au monde pour faire un film».

3h12

Josh Brolin et Javier Bardem remettent les Oscars des meilleurs scénarios adapté et original. Aaron Sorkin l’emporte logiquement pour The Social Network de David Fincher et s’offre le luxe de dépasser largement le temps imparti: «Ce film restera en moi pour le restant de ma vie.» Logique. Mais c’est David Seidler pour The King’s Speech qui décroche la statuette du meilleur scénario original. Contre Christopher Nolan et l’intrigue d’Inception? C’est à peine croyable.

3h23

Helen Mirren parle en français pour présenter le futur meilleur film étranger. Elle aurait dû parler danois, c’est la Danoise Susanne Bier qui gagne pour In a Better World, face aux francophones Rachid Bouchareb (Hors-la-loi) ou Denis Villeneuve (Incendies).

3h29

Reese Witherspoon remet l’Oscar du meilleur second rôle masculin à Christian Bale pour The Fighter. Enfin Christian Bale: depuis sa découverte comme gamin dans L’Empire du soleil de Steven Spielberg il y a plus de vingt ans, peu d’acteurs prennent autant de risques. Il a raison de dire: «Il existe tant de films formidables dont personne n’entend jamais parler.» Il a mangé son pain blanc.

3h40

L’Oscar de la meilleure musique donne l’occasion de raconter en quelques séquences l’histoire du cinéma, depuis Chaplin. Deux jours plus tôt, les césars, eux, semblaient avoir tout oublié. On peut reprocher beaucoup de choses à Hollywood, mais pas ça. Trent Reznor et Atticus Ross gagnent pour The Social Network, une musique furieusement originale et magnifiquement décryptée dans le récent DVD du film.

3h45

Inception est bien parti pour décrocher tous les prix techniques: le meilleur son est pour le film de Christopher Nolan. C’est souvent le drame des films à grand spectacle qui possèdent une profondeur philosophique et artistique: la vitrine impressionne tant que l’arrière-boutique reste hors de vue des votants. Et ça ne fait pas un pli: le film remporte également la statuette du meilleur montage son.

3h55

The Wolfman, que nous avions tous oublié, remporte la statuette du meilleur maquillage. C’est Rick Baker le vainqueur. Bien connu, Rick Baker: c’est son septième Oscar. Sauf que la consécration prend cette fois un sens nouveau: avec les effets numériques, le rôle du maquilleur a considérablement changé, presque disparu. Et c’est paradoxalement un film presque entièrement numérique, Alice au pays des merveilles de Tim Burton, qui est récompensé pour les meilleurs costumes.

4h02

Pour lancer la meilleure chanson, Barack Obama lui-même dit que sa chanson favorite est «As Time Goes By». Après quoi le tunnel des Oscars, celui qui contraint à écouter toutes les chansons nominées commence. Randy Newman, nominé pour la vingtième fois cette année (!), chante le titre qu’il a composé pour Toy Story 3, Mandy Moore entonne la chanson de Raiponce... Bref, c’est le moment d’une pause café.

4h12

C’est fou comme les Oscars de documentaires donne lieu à des discours plus intéressants. Karen Goodman, pour The Lost Thing, meilleur court documentaire, parle de l’importance d’un vrai système éducatif. Et l’extraterrestre Luke Matheny, meilleur court métrage, invite tout le monde à voir son film sur Youtube, cette nouvelle réalité de la diffusion des films encore inimaginable il y dix ans.

4h19

Oprah Winfrey, la plus riche des vedettes américaines, présente l’Oscar «des films qui ne permettent pas de s’évader»: les documentaires. Charles Ferguson gagne pour Inside Job, sa plongée présentée à Cannes dans la crise de 2008: «Trois ans après la crise, aucun décideur de Wall Street n’est allé en prison. Ce n’est pas normal!»

4h28

Billy Cristal rend hommage à Bob Hope, l’homme qui fut dix-huit fois le maître de cérémonie des Oscars. Incroyable, Hope, mort en 2003, ressuscite sur scène grâce à des effets spéciaux et salue Billy Cristal pour lancer l’Oscar des meilleurs effets spéciaux: Inception gagne son quatrième Oscar. Les hommes de Christopher Nolan saluent leurs équipes de France, Canada, Etats-Unis, Grande-Bretagne et Maroc. Le cinéma mondialisé n’est pas une tare. Dans la foulée, The Social Network décroche la statuette du meilleur montage. Ne reste plus que les meilleurs acteur, actrice, réalisateur, film et chanson. Il est 4h37. Dix-neuf Oscars en deux heures. Qui dit mieux? Et pourtant, il suffit de l’apprécier pour devoir se coltiner encore deux chansons nominées. Encore que la seconde soit surprenante: chantée de manière magistrale par Gwyneth Paltrow. Mais c’est encore Randy Newman qui gagne. Son septième Oscar. Pour son sixième film avec Pixar. Mais trêve de chiffres: il est temps de passer aux choses sérieuses.

4h52

Céline Dion chante l’hommage aux disparus. Tony Curtis, Arthur Penn, Gloria Stuart, Joseph Strick... Des Américains, bien sûr, mais aussi, contrairement au même exercice aux césars, des étrangers, de Claude Chabrol à Mario Monicelli, en passant par Dino De Laurentiis. Et de se terminer par cette belle citation de la regrettée Lena Horne: «Ce n’est pas le poids qui vous brise, c’est la manière dont vous le portez.»

5h00

Hilary Swank, deux fois meilleure actrice par le passé, remet l’Oscar du meilleur réalisateur en compagnie de Kathryn Bigelow, la premipre femme a avoir remporté ce prix. La concurrence est rude cette année. Et c’est Tom Hooper, le metteur en scène de King’s Speech qui gagne face aux autrement plus inventifs Darren Aronofsky et David Fincher. Même un réalisateur débutant n’aurait pu rater un film où il suffit d’enregistrer les performances de Colin Firth et Geoffrey Rush. Hooper, dont l’ouvrage est déjà bien mou, conseille d’ailleurs, en guise de leçon à ses pairs, de «toujours écouter sa maman».

5h12

Jeff Bridges, avec la classe qu’on lui connait, présente les prétendantes à l’Oscar de la meilleure actrice. Natalie Portman, le ventre rond, ne fait pas mentir les pronostics. Sa performance dans Black Swan est couronnée. Elle remercie trois cinéastes: Luc Besson, Mike Nichols et Darren Aronofsky. Et Benjamin Millepied, le chorégraphe de Black Swan, son compagnon surtout, «qui me donne à présent le rôle le plus important de ma vie». Celui de maman.

5h20

Sandra Bullock présente à son tour les nominés pour l’Oscar du meilleur acteur: Javier Bardem pour Biutiful, Jeff Bridges, vainqueur l’an dernier avec Crazy Heart, pour True Grit, Jesse Eisenberg pour The Social Network, Colin Firth pour The King’s Speech et James Franco pour 127 heures. Et l’Oscar va à Colin Firth. Sans surprise. Un discours de remerciement bien préparé tant il était favori n’empêche pas de penser qu’il était plus convaincant avec sa nomination précédente, celle du Single Man de Tom Ford. Les Tom lui portent chance, c’est tout. Et l’élégant Colin ne manque pas de signaler que l’Oscar d’aujourd’hui doit beaucoup à Ford.

5h31

Steven Spielberg a le bon mot pour relativiser l’Oscar du meilleur film: «Dans un instant, un de ces films va rejoindre Le Parrain ou Voyage au bout de l’enfer. Les neuf autres vont rejoindre Les Raisins de la colère ou Citizen Kane!» Et on comprend mieux ce préambule lorsque The King’s Speech l’emporte. Un film à Oscars. Rien d’autre. Défendu auprès des votants par l’imparable Harvey Weinstein. L’histoire reconnaîtra qui de King’s Speech ou d’Inception, Black Swan et Inception aura, en 2010, fait avancer le cinéma comme, toutes proportions gardées, Citizen Kane autrefois.

LES VAINQUEURS

4 Oscars

Le Discours d’un roi (The King’s Speech), de Tom Hooper: film, réalisateur, scénario original (David Seidler), acteur (Colin Firth).

Inception, de Christopher Nolan: photographie, son, montage son, effets spéciaux.

3 Oscars

The Social Network, de David Fincher: scénario adapté (Aaron Sorkin), musique (Trent Reznor et Atticus Ross), montage.

2 Oscars

Alice au pays des merveilles, de Tim Burton: décors, costumes.

The Fighter, de David O’Russell: second rôle féminin (Melissa Leo), second rôle masculin (Christian Bale). Sortie: le 9 mars 2011.

Toy Story 3, de Lee Unkrich: film d’animation, chanson (Randy Newman).

1 Oscar

Black Swan, de Darren Aronofsky: actrice (Natalie Portman).

In a Better World, de Susanne Bier: film étranger. Sortie: le 16 mars.

God of Love, de Luke Matheny: court métrage.

Inside Job, de Charles Ferguson: documentaire. Pas de sortie prévue.

The Lost Thing, de Shaun Tan et Andrew Ruhemann: court métrage d’animation.

Strangers No More, de Karen Goodman et Kirk Simon: court métrage documentaire.

The Wolfman, de Joe Johnston: maquillage.