Mâchoires! (8/8)

Que nous disent les films de requins?

Tout sanguinolents qu’ils soient, les longs métrages de massacres aquatiques ont une morale, économique et écologique. D’où parlent les squales?

Le roman «Les  Dents de la mer» («Jaws»), qui a inspiré le film que l’on sait, a été publié il y a 45 ans. Depuis, plus de 120 films ont joué sur la terreur des squales. Cet été, «Le Temps» plonge sous l’eau, vers ces gueules menaçantes.

Il y a eu quelque chose de masochiste à avoir passé une partie de l’été, parfois caniculaire, à regarder des films terré dans le salon. Pour cette plongée au cœur des films de requins, j’ai vu 40 films en deux mois, dont une grosse moitié relève du navet. Pourtant, si concentrée, chronologique, l’aventure a été dépaysante. Et à la fin, on se pique d’en tirer quelques conclusions, peut-être un peu étirées.

■ Le requin, c’est le patron

Les Dents de la mer est sorti un 25 juin, inaugurant le système économique du blockbuster estival. Les films d’attaques aquatiques eux-mêmes se consomment surtout pendant la pause d’été. Une partie de leur public sont ces jeunes à demi-nus et complètement ivres qui se voient à l’écran. Nulle mise en abyme ici, juste du marketing. Mais sans conteste, le requin cristallise la condamnation de ces temps de luxure et de relâchement. Le poisson ne croque pas seulement les plagistes, il les punit. A l’image du tueur en série type Halloween qui liquide ces satanés ados à inflation hormonale, les nageoires annoncent le châtiment.

Une certaine éthique protestante du capitalisme est à l’œuvre dans ces massacres dans l’eau. Parce que le squale rappelle la rigueur nécessaire de l’existence, mais aussi, car pour le traquer, les survivants doivent faire preuve d’une rationalité tenace et d’une célérité économe dans leurs actes.

Et sinon, à propos des vrais poissons: Contrôler le marché des ailerons pour sauver les requins

■ Le requin, c’est la nature

Ces mâchoires qui claquent dans tous les sens constituent une Greta Thunberg en plus brutal. La mort au large est un message, le rappel que l’homme ne peut abuser de la nature sans recevoir une facture. Il n’est pas anodin que dans plusieurs films de requins, celui-ci est l’œuvre de l’homme lui-même: son agressivité se trouve démultipliée par des travaux scientifiques (Deep Blue Sea), ou la créature est libérée par des travaux motivés par des appétits bien économiques. Le dernier The Meg gagne la surface après des activités scientifiques, mais un des premiers mégalodons retrouvait les eaux habitées à cause d’un forage pétrolier… Et Atomic Shark découle des essais nucléaires, comme Godzilla naguère.

Depuis Les Dents de la mer, le requin révèle les tensions entre l’intérêt collectif et la cupidité individuelle – ou même celle de la collectivité, s’agissant de tourisme. Ces films forment une collection de figures de promoteurs immobiliers, ou d’investisseurs dans des parcs d’attractions, qui forcent l’ordre des espèces pour essorer les porte-monnaie de leurs clients – et qui finissent, il y a une justice, par être boulottés.

L’enjeu se révèle même planétaire et territorial. Sur une Terre aux deux tiers occupée par les océans, le requin hurle que l’homme n’est pas chez lui partout. Que des portions du globe lui sont même hostiles. C’est souligné dans le cas où les assaillants ne sont pas détruits, où la menace survit au drame, notamment avec Open Water.

Découvrez notre page consacrée à l’urgence climatique.

■ Le requin, c’est le cinéma

Depuis les difficultés de Steven Spielberg avec son fichu requin qui ne marchait pas, et les idées géniales qu’il a eues pour contourner le problème, les films de squales illustrent les évolutions du cinéma – y compris sur le plan du business, avec les blockbusters.

L’épouvante repose d’abord sur le degré zéro du montage: plan sur un requin, plan suivant un humain apeuré, puis du sang dans l’eau. Au fil des décennies, depuis la 3D de Jaws 3, les poissons fâchés ont épousé la première imagerie électronique, genre jeux d’arcades, puis ont profité des avancées techniques. Qui sait, nous aurons bientôt l’effroi aquatique en réalité virtuelle, par immersion.


Dans nos archives: un article du Journal de Genève du 20 décembre 1975.

Pour la bonne bouche, si l’on peut dire: l’affiche intégrale des «Dents de la mer 2», 1978.

En vidéo: la naissance du blockbuster.

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