«La maison est un état d'âme», disait Bachelard. Et sans doute est-ce plus vrai encore pour celle d'un écrivain. Evelyne Bloch-Dano s'emploie à mettre en lumière ces liens entre un lieu et un univers littéraire. La biographe de Madame Zola, Flora Tristan ou Madame Proust (trois ouvrages parus chez Grasset) tient depuis douze ans au Magazine littéraire une chronique mensuelle où elle présente une maison d'écrivain en France ou à l'étranger.

On en visite ici une centaine en sa compagnie, sans qu'il s'agisse d'un guide à proprement parler (quoique toutes les informations pratiques soient données, cas échéant), parce que la promeneuse s'accorde quelques libertés avec son sujet: elle évoque aussi une région chère à tel auteur, comme le Valois de Nerval, le Pays de Caux de Maupassant ou les Corbières de Joseph Delteil; elle énumère les domiciles de Cendrars le bourlingueur, décrit le Paris de Sartre et Beauvoir ou des exilés allemands, rappelle le rôle de demeure élective tenu par le Ritz pour nombre d'auteurs, de Proust à Hemingway et fait même une incursion au Musée Carnavalet pour ses souvenirs de Madame de Sévigné ou de Paul Léautaud.

Maison d'écrivain ou musée? Un auteur peut n'avoir jamais habité dans le lieu qui lui rend hommage: installé au château de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le Musée Colette restitue parfaitement l'univers littéraire de celle qui disait qu'«écrire ne conduit qu'à écrire». Certains lieux sollicitent l'imaginaire du lecteur, comme l'école du Grand Meaulnes à Epineuil, dans le Cher, d'autant que ses guides ne sont autres que le couple d'instituteurs retraités qui ont succédé aux parents d'Alain-Fournier. A l'opposé, la bicoque minimaliste d'Ussy avec son mur d'enceinte sinistre (Seine-et-Marne), où Beckett a vécu trente-six ans et écrit notamment Fin de partie et Oh! les Beaux Jours, ne se visite pas.

Les maisons qu'Evelyne Bloch-Dano préfère sont celles où flotte encore une présence: ainsi la demeure noyée dans le vert de George Sand à Nohant; le désordre familier et surréaliste du bureau de Cocteau à Milly-la-Forêt; la tour du manoir vigneron du Maine Giraud, semblable à une cabine de bateau, où Alfred de Vigny écrivit son poème «La mort du loup»; l'appartement bricolé par Boris Vian à la Cité Véron de Paris; le chalet landais de Saint-Saphorien, source d'inspiration intérieure de François Mauriac bien avant sa propriété de Malagar.

Souvent, l'écrivain construit sa maison comme une partie de son œuvre: c'est le cas du manoir du Tertre à Bellême, où Roger Martin du Gard recevait Gaston Gallimard et ses amis de la NRF; de la propriété entre le grandiose et le petit-bourgeois de Zola à Médan; du provocant geste d'architecte de la Casa Malaparte à Capri; du décor de Hauteville House à Guernesey, où Victor Hugo se projette vers la lumière dans sa «Crystal Room»; de la nudité monacale du bureau de Pierre Loti qui contraste avec la théâtralité extravagante de sa demeure de Rochefort. De quoi jouer souvent à «dis-moi où tu habites et je te dirai ce que tu écris»!

Evelyne Bloch-Dano, Mes Maisons d'écrivains, Tallandier/Magazine littéraire, 356 p.