Art contemporain

«Tout doit disparaître»: Quand les artistes font cadeau de leurs œuvres

Posters, livres, bonbons: certains artistes incitent les visiteurs à emporter gratuitement leurs œuvres chez eux. Une manière de partager leurs idées avec le plus grand nombre, mais aussi de diffuser massivement leur travail

En ces jours de fêtes, Le Temps consacre une série d'articles à l'altruisme.

Retrouvez ici les chapitres précédents: 


L’espace d’exposition est traditionnellement un lieu où l’on n’a pas le droit de toucher, et encore moins de prendre ce qui se trouve exposé. Si don il y a, c’est celui des signes, du sens, d’une expérience esthétique plus ou moins intense et que les regardeurs auront toute liberté d’activer ou non.

Il y a eu cependant, dans l’histoire de l’art moderne et contemporain, un certain nombre de tentatives visant à littéralement donner des objets aux spectateurs. Des expositions de l’artiste américain Felix Gonzalez-Torres (1957-1996), ils repartent ainsi avec les bras chargés de grands posters roulés, et les poches pleines de chewing-gums, ou de bonbons aux emballages brillants. Dans l’installation The never ending book du Californien Allen Ruppersberg, ils peuvent fabriquer, à partir de feuilles A4 imprimées en couleur et disséminées par tas dans l’espace d’exposition, leur propre livre de poésie visuelle, et l’emmener chez eux.

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Autres exemples: en 2005, l’artiste et auteur américain David Robbins décide de quitter le monde de l’art et demande à sa galerie new-yorkaise d’abandonner sur le trottoir, à destination de qui les veut, toutes ses œuvres encore disponibles à l’achat. En 2013, un DVD à usage unique, qui s’efface à la lecture, est distribué à la sortie de la rétrospective de Philippe Parreno, au Palais de Tokyo à Paris.

Tout doit disparaître

On pense aussi à l’œuvre Dispersion de Christian Boltanksi, qui est constituée de tas de vêtements usagés que l’on peut emporter à condition de les mettre dans un sac réalisé par l’artiste. Cette pièce a été initialement réalisée pour Take me (I’m yours), une exposition curatée en 1995 par le Suisse Hans-Ulrich Obrist à la Serpentine Gallery de Londres, et qui réunissait un ensemble de travaux problématisant, justement, la question de l’économie de la distribution de l’art, dans un contexte de globalisation explosive. On pouvait y emporter les badges de Gilbert and George, les cartes postales de Hans-Peter Feldmann, les pilules vides de Carsten Höller, mais aussi acheter des biens de première nécessité dans un distributeur (Christine Hill) ou accéder à des services divers.

Reprise et étendue en 2015, à la Monnaie de Paris, l’exposition, fondée sur le principe de l’édition illimitée, permettait au visiteur muni d’un sac délivré à l’entrée, de repartir avec des œuvres de 43 artistes – hosties à l’eau de rose (Rirkrit Tiravanija), pochoirs (Lawrence Weiner), planche de photomaton (Franco Vaccari) — ou d’effectuer des trocs (objets rouges contre objets bleus, chez Alison Knowles). «Tout doit disparaître», annonçait le sous-titre de l’exposition attisant au passage les instincts prédateurs des visiteurs, perturbés par cette inversion temporaire des règles conventionnelles du musée.

Pour autant, il ne faut pas ici se laisser enfermer par une distinction trop rigide entre gratuit et payant. L’exposition avait lieu en même temps que la FIAC, la foire d’art contemporain de Paris, qui se tient chaque année à la mi-octobre, et dans laquelle ces mêmes artistes avaient des pièces à vendre. Peut-on vraiment considérer ces objets comme des «œuvres»? Et qu’est-ce qui nous est véritablement donné, dans ces opérations apparemment généreuses?

Economie de la promotion

Pour le sociologue Arnaud Esquerre, qui s’est entretenu avec les commissaires dans le catalogue de la seconde itération de l’exposition, ces objets à prendre se tiennent dans un rapport d’équivalence avec l’œuvre des artistes vendue à prix fort en galerie qui est similaire à celui que les échantillons de parfum entretiennent avec les grosses bouteilles disponibles dans les magasins de luxe. En un mot, elles ont beau être gratuites, elles appartiennent au même circuit de distribution que les œuvres payantes, et relèvent de la même manière d’une économie du promotionnel. Elles alimentent la notoriété des artistes, peuvent faire monter leur cote, et participent pleinement de leur sacralisation.

S’il ne va pas jusqu’à caractériser ces objets de reliques, Esquerre les rapproche des images pieuses, imprimées en grande série, et qui portent en elles quelque chose de la sainteté du lieu où elles ont été acquises. C’est probablement pour cette raison que l’on retrouve fréquemment des ensembles de ces objets gratuits sur Ebay et d’autres sites de ventes. «Se servir, ce n’est pas la même chose qu’accueillir le don d’un autre», écrit-il. L’exposition mettait en somme les visiteurs devant leurs responsabilités. Elle déclinait «différentes tonalités de l’acte de prendre ou de laisser à disposition», selon les mots du philosophe Patrice Maniglier, celles-ci allant chez les artistes du cadeau respectueusement offert au déchet violemment jeté, et chez les spectateurs, du désir de prendre soin de ces objets à celui de les piller, ou de spéculer à partir de leur collection.

Des œuvres à la maison

Plus que sous l’angle de la gratuité, il faudrait peut-être envisager la question du don artistique sous l’angle de la dispersion. Christian Boltanksi a souvent souligné l’importance pour son travail du mouvement Fluxus, dont les membres Robert Filliou, George Maciunas, Yoko Ono, ou Joseph Beuys, ont mis en avant la pratique du jeu, et produit des formes d’art se dissolvant dans le quotidien. Il a aussi insisté sur son désir de défendre une vision non professionnelle de l’art et, avec elle, «une famille d’artistes qui ont considéré l’art avec la possibilité de ne pas seulement produire des objets pour une période.»

En 1997, agnès b., sur une idée de Boltanksi et Obrist, commence ainsi à diffuser gratuitement Point d’ironie, une publication de 8 pages, éditée 6 à 8 fois par an. Chaque numéro est conçu par un artiste sur le principe de la carte blanche, comme un objet d’art singulier. Point d’ironie est diffusé à travers le monde entier, à 100 000 exemplaires.

Depuis vingt ans, ce sont des générations entières qui ont ainsi pu se familiariser avec le vocabulaire de l’art contemporain, tapissant gratuitement les murs de leurs cuisines, de leurs salons, ou de leurs chambres à coucher de ces posters d’artistes. Mais c’est bien sûr sur Internet que s’est réalisée, à une plus grande échelle encore, cette économie de la dispersion, que l’américain Seth Price a brillamment théorisée dans un essai accessible gratuitement sur son site (et qui a servi également de base à des éditions papier, et à une série de sculptures en bas-relief). Le site non commercial Ubuweb, fondé par le poète Kenneth Goldsmith, est exemplaire de ce mouvement: il offre à la consultation et au téléchargement depuis 1996 une archive vertigineuse d’œuvres et de documents produits par les avant-gardes artistiques, musicales, et littéraires depuis les débuts du XXe siècle. Et que dire du Net.art, qui offre à tous des œuvres conçues directement pour Internet?

Jouer avec le musée

Le véritable don que peuvent nous faire les artistes aujourd’hui est peut-être, simplement, de nous donner accès à leurs œuvres, en mettant en ligne des copies de visionnage de leurs films, des PDF de leurs éditions, en documentant précisément leur travail, bref en autorisant sa libre circulation hors d’une économie strictement monétaire. Rêvons un peu. Cette forme de don par l’accessibilité pourrait même s’étendre aux institutions. A Eindhoven, aux Pays-Bas, le Van Abbemuseum proposait ainsi au printemps 2017 le DIY archive: les visiteurs étaient encouragés à manipuler une partie de la collection du musée et à faire leur propre exposition. Les équipes du Van Abbe travaillent d’ailleurs actuellement à une mise à disposition du grand public de l’intégralité de leurs archives, et pas seulement les collections.

Il s'agit simplement de se rappeler que l’art peut nous offrir autre chose que des objets

Alors bien entendu, il ne s’agit pas de rentrer chez soi avec un tableau sous le bras, ou une installation en kit dans sa poche (il y a les artothèques pour cela). Il ne s’agit pas non plus de mettre en danger l’économie de l’art (qui en a vu d’autres). Mais simplement de se rappeler que l’art peut nous offrir autre chose que des objets. Relisons ce qu’Elisabeth Lebovici écrivait en 1996 à propos de Gonzalez-Torres, c’est cadeau: «Toutes ces formes simples, ces volumes reconnaissables évoquent l’histoire de l’art moderne, de sa géométrie à son minimalisme. C’est cette histoire-là que Felix Gonzalez-Torres vous offre: ce rêve inaccessible de l’art moderne, celui d’être universellement reconnu par sa simplicité biblique, par ces formes idéelles, il vous le met à portée de main: servez-vous.»

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