«Une perte incroyable... Inestimable...» La voix se casse. Les yeux s'inondent. Impossible d'aller plus loin. Comme Bernard Uhlmann, qui a bien connu Daniel Schmid dans son activité de vice-directeur de la Cinémathèque suisse mais aussi, comme beaucoup, en tant qu'ami, tout Locarno était en état de choc, dimanche. L'annonce de la mort du cinéaste est tombée le matin en plein cocktail dédié au documentaire La Liste de Carla. Et la triste nouvelle de son décès, dans la nuit de samedi à dimanche, a pris le festival à la gorge. A commencer par son dernier producteur, Marcel Hoehn, qui a fondu en larmes et s'est retiré dans son hôtel.

Chacun savait, pourtant, que le Grison Daniel Schmid, 64 ans, n'allait pas bien: le cancer, qui avait déjà attaqué sa gorge et ses poumons par le passé, avait cette fois pris ses quartiers dans son cerveau. Tout récemment, le cinéaste avait dû interrompre le tournage de son nouveau film, Portovero, d'après un scénario du grand écrivain américain Barry Gifford, moins d'une semaine après le premier clap. Signe que, cette fois, la guerre était perdue.

N'empêche, même préparé au pire, comme toujours dans ces cas-là, le sentiment d'injustice n'est pas atténué. Surtout qu'il s'agit là d'un homme que tous aimaient, d'un artiste qui donnait de la chaleur même à ses détracteurs, d'un «bon camarade» comme en témoignait son collègue Alain Tanner hier. Locarno s'en souvient si bien. De 1999 par exemple, quand la Piazza Grande avait fait un triomphe à son dernier film, Beresina ou les derniers jours de la Suisse. «A la rédaction, nous avions été surpris par tant d'enthousiasme pour un film et un style plutôt âpres que nous avions peu appréciés. Daniel Schmid avait souri sans aigreur à nos critiques, essayant de les comprendre.» A ses côtés ce jour-là, l'écrivain Martin Suter, son scénariste régulier depuis dix-huit ans, avait expliqué l'engouement des festivaliers pour son ami: «Les gens saluent sa légèreté, son ouverture sur les choses. C'est le réalisateur le plus international que nous possédions.»

Aujourd'hui, le nouveau scénario que Martin Suter vient d'écrire pour Daniel Schmid restera, comme l'inachevé Portovero, sur papier. Il y avait pourtant de quoi se réjouir: il devait s'agir d'une comédie, sur la balance typiquement schmidienne entre ironie et douceur, autour une femme de 50 ans qui devient soudainement invisible.

Plutôt que cette héroïne, c'est donc Daniel Schmid qui sera désormais invisible. Mais son esprit perdure déjà. Telle la magie de Bacio di Tosca, le film, peut-être son plus beau, projeté dimanche soir, en hommage, sur la Piazza Grande. En 1984 ce bijou, portrait drôle et tendre d'anciennes gloires de l'opéra, avait déjà ébloui la mythique place lombarde. Hier, Frédéric Maire, le directeur du festival, rappelait, très ému, la longue histoire d'amour, trois décennies sans nuages, entre Locarno et le metteur en scène. «La dernière fois que je l'ai vu, c'était au Festival de San Sebastian, fin septembre 2005. On s'était rencontrés. Il m'avait félicité pour ma nomination. Il était heureux d'avoir retrouvé la force de commencer un nouveau film. Je m'étais évidemment réjoui en lui donnant rendez-vous sur la Piazza Grande. Le destin en a voulu autrement. C'est triste. Il ne nous reste que ses dernières volontés: que Locarno fête sa mort de manière sobre et modeste.»

Fêter la mort: tout l'esprit de Daniel Schmid est là, son air toujours avenant, sa voix faible et douce comme un murmure. Fêter la mort. Soit. Même si le cœur n'y est pas du tout, brisé par un curieux hasard: dimanche était aussi le jour choisi par la SonntagsZeitung pour publier le résultat d'un sondage sur les 80 meilleurs films suisses de tous les temps. Höhenfeuer de Fredi M. Murer sort favori. Les films de Daniel Schmid, eux, n'apparaissent pas moins de cinq fois: Il Bacio di Tosca de 1984 (9e position), La Paloma de 1974 (23e), Hécate de 1981 (37e), Heute Nacht oder nie de 1972 (44e) et Beresina ou les derniers jours de la Suisse (78e). Preuve de son omniprésence. De son importance.

«De tous ses films, confiait hier le chef de la section cinéma à Berne Nicolas Bideau, c'est d'abord Beresina qui m'a frappé, un film très réussi, à la fois populaire et de qualité. Les longs métrages que nos cinéastes tournaient dans les années 1960 et 1970 étaient des films critiques et en phase avec la société. Ont suivi des films critiques mais absolument plus en phase avec la société, des films qui n'étaient pas vus, qui ne fonctionnaient pas. Beresina a permis de renouer avec l'excellence des décennies précédentes. C'était un film assez dur, cynique et drôle, sur le réduit national suisse dans les faits comme dans les mentalités. Et ça a marché: il a enregistré 120000 entrées, ce qui est beaucoup. Parce que Beresina était à l'image de Daniel Schmid, un homme sincère, aiguisé, qui disait toujours ce qu'il pensait et se permettait de nous égarer dans sa vision poétique du monde.»

Daniel Schmid populaire? Pas toujours. Mais de qualité, sans cesse et avec exigence. Trop malade ces derniers mois, le cinéaste n'avait eu ni le temps ni l'envie de saupoudrer de son piquant les débats qui agitent la politique culturelle en matière de cinéma suisse. Pour Gérard Ruey, le producteur lausannois de La Liste de Carla (lire page précédente), c'est aussi cela, l'esprit de Daniel Schmid et ses opinions, qui feront cruellement défaut au cinéma suisse. «Aujourd'hui, alors que nous vivons une perte de repères généralisée, la disparition de Daniel est dramatique. Je me souviens d'avoir vu son premier film, Heute Nacht oder nie en 1972: j'avais été si impressionné que j'avais loué, à l'époque, des copies du film en 16 mm pour le projeter dans ma cave, à tous mes copains. Plus tard, je l'ai connu et côtoyé. Il était à l'image de ses films: généreux.»

«Daniel Schmid est l'un des plus grands réalisateurs suisses», estime Ivo Kummer, le directeur des Journées du cinéma suisse de Soleure qui, dans les minutes qui suivent la triste nouvelle, ne parvient pas à parler au passé. «Il appartient à une tradition de cinéma d'auteur, mais pas seulement: c'est aussi un très grand artiste. Il fait aussi d'extraordinaires mises en scènes d'opéra... Pour moi, c'est une époque qui disparaît. Quand il venait à Soleure avec Rainer Werner Fassbinder et Ingrid Caven, il gravait une page très importante pour l'histoire du cinéma européen. Daniel Schmid vivait vraiment pour son métier. Il ne pratiquait absolument pas le professionnalisme que les instances fédérales prônent actuellement. Lui aussi a eu des idées, a inventé des concepts, mais il les a toujours modifiés par l'improvisation durant la phase de création. Ce n'était pas un dogmatique. Nous devons retenir sa leçon: Daniel Schmid était un homme libre et ses films sont les témoins d'un art ouvert.»