Djélimady Tounkara

Sigui

(Indigo LBLC 2580/RecRec)

Début janvier 2001, à Bamako. Les vapeurs festives sont encore stagnantes. Les noctambules se dirigent en rangs serrés dans l'antre des musiques urbaines, cerclé d'arbres assoiffés. Le club Le Flamboyant, recroquevillé dans un coin discret de la capitale malienne, accueille autant les couples illégitimes, les siroteurs de bières que les danseurs extatiques. Cordes de guitares à la limite de la fêlure, percussions martelées, l'orchestre qui rythme ces heures interlopes se nomme le Rail Band. Il est à la musique malienne ce que Fela était aux nuits nigérianes: un pilier tenace.

Créé en 1970 par la Régie des chemins de fer du Mali, le band invente, dans le buffet de la gare, les premiers twists mandingues. Expression citadine, bleu nuit, d'une tradition millénaire. Le guitariste Djélimady Tounkara, «griotique» colosse, en est un des membres essentiels. Puis, oublié de la scène internationale, il a continué à fabriquer au sein des cabarets mal éclairés des mélopées entêtantes. Pour Sigui, Djélimady Tounkara débranche tout. Résolument acoustique, son nouvel album a l'urgence des mots retenus trop longtemps.

Sur scène, à Bamako, malgré l'influence des musiques américaines, rien ne semble avoir changé depuis des siècles. Les griots se succèdent sur les thèmes marquants de l'épopée du héros Soundjata, ils rivalisent de puissance. Les incantations maliennes ressemblent toujours à de longs cris pétrifiants, suivis de litanies presque silencieuses. Et les spectateurs, de tous âges, glissent avec un billet de banque le nom de leur bien-

aimée à l'oreille du vocaliste. Qui s'empresse d'en chanter les louanges. Construit autour des voix, Sigui offre une image prégnante des nuits bamakoises. Solistes stentors, les griots Samba Sissoko, Lafia Diabaté et Mamany Keita chantent la gloire de leur caste, les animaux mythiques et des fables moralistes. Sur une pulsation inaltérable.

Guitariste dont les racines sont tour à tour andalouses, rock et proprement africaines, Djélimady Tounkara est un improvisateur féroce. A la manière d'un joueur de kora, il découpe arpège sur arpège. Les grands joueurs de guitare maliens ne sont jamais loin: Ali Farka Touré, Boubacar Traoré, c'est le panthéon des cordes mandingues qui paraît sans cesse visité. Mais il y a aussi du Latin chez Djélimady. Grâce aux liens privilégiés que le président Modibo Keita a entretenus, dès l'indépendance, avec Cuba, les rythmiques afro-cubaines ont envahi Bamako. Héritier de cette époque, Djélimady Tounkara gratte parfois comme un joueur de tres (guitare sud-américaine). Notamment dans cet hymne amoureux, «Gnima Diala», qui tient de la ballade havanaise. Au fil de «Samakoun», solo de guitare entamé comme un oratorio de Bach, le musicien rejoint même la chaloupe des complaintes cap-

verdiennes: United Colors of Africa…

C'est dans un thème d'anthologie, clé de voûte de la tradition mandingue, que la musique de Tounkara capte le mieux l'attention. «Mandé Djeliou», ode aux griots maliens, est un petit miracle. Le timbre rêche de Lafia Diabaté, frère du génial Kassé Mady dont il prend certaines inflexions, interprète ces mots ancestraux comme s'ils n'avaient jamais été chantés.

Voilà l'ambition de Djélimady Tounkara: vivifier un répertoire si populaire que le Mali entier pourrait l'entonner. Et la modernité de ce disque naît d'une capacité proprement africaine à intégrer dans une tradition très codifiée les airs acides de l'expression urbaine. Dans Sigui, Djélimady Tounkara, malgré l'absence d'électricité, parvient à rendre le déferlement du rock noir.