Le disque d’or poétique et citoyen d’Olafur Eliasson

Cette semaine, des œuvres solaires enfièvrent les journalistes du «Temps»

«The Weather Project» de l’artiste danois est une pièce qui se vit plus qu’elle ne se voit

C’était en hiver 2003. L’artiste danois, d’origine islandaise, avait apporté le soleil à Londres et l’on en parle encore. On en parlera même longtemps.

The Weather Project d’Olafur Eliasson, qu’on traduit parfois par le «projet météorologique», a été vu par deux millions de personnes. Le verbe «voir» est d’ailleurs insuffisant, puisque cette installation a, plus largement, été vécue. On voit sur les photographies les visiteurs, parfois allongés sur le sol, dans le Turbin Hall de la Tate Modern, immergés dans une brume étrange, face à l’immense cercle du soleil qui emplit le fond de l’ancienne usine électrique. Ils ne sont pas dans la simple observation. Souvent, par groupes, ils échangent entre eux.

Techniquement, ce soleil artificiel consistait en un écran semi-circulaire rétro-éclairé par environ 200 ampoules. Des cadres suspendus tenaient un film-miroir qui doublait le demi-soleil, mais aussi l’ensemble de la halle, dont le plafond s’élève déjà à 35 mètres. L’aspect démesuré de l’œuvre peut laisser penser que l’artiste se prend pour un démiurge. Mais il s’en défend. D’ailleurs, The Weather Project donnait les clés de son fonctionnement. Comme le demi-cercle était suspendu à quelques mètres du mur du fond, il était possible de voir le mécanisme à l’arrière. Aucune ruse dans ce travail: il ne s’agit pas d’illusionner mais d’impliquer.

L’artiste danois réveille en nous le sens de la participation. Nous pouvons être actifs. Dans cet espace d’exposition géant qu’est le Turbin Hall, qui abritait autrefois les générateurs de la centrale, celui qui ne circulait pas ne vivait l’œuvre que partiellement. Et l’artiste ne s’adresse pas seulement aux visiteurs de musée quand il parle de participation, mais plus largement aux citoyens. Aussi, lors du Weather Project, les employés de la Tate ont-ils été invités à répondre à un questionnaire. Y figuraient des questions comme: «Pensez-vous que la tolérance envers les autres individus est proportionnelle au temps qu’il fait?» Les résultats ont été publiés dans le catalogue.

Le soleil, la lumière, le temps qu’il fait, voilà des sujets qui concernent tout le monde. On ne peut trouver plus inclusif. Une pièce ancienne consistait simplement en une ouverture circulaire dans le toit de la galerie ( Your Sun Machine , Los Angeles, 1997). Le soleil y pénétrait et une tache de lumière glissait sur le sol et les murs au fil de la journée. Deux ans plus tard, Double Sunset est une pièce beaucoup plus spectaculaire. Un disque jaune de 38 mètres de diamètre est installé au-dessus d’un bâtiment d’Utrecht, aux Pays-Bas, grâce à un échafaudage. On le voit de loin, comme un autre soleil couchant.

Le théoricien de l’art Philip Ursprung explique comment, simple visiteur de l’atelier berlinois de l’artiste, il s’est très vite trouvé impliqué dans un projet d’ouvrage. Studio Olafur Eliasson (Taschen, 2012) est une encyclopédie dans laquelle chaque lecteur est invité à faire son propre chemin. Comme beaucoup d’artistes d’envergure aujourd’hui, Olafur Eliasson dirige un atelier où se fabriquent ses œuvres. Mais c’est un des plus importants qui soient, avec une trentaine de personnes, et le Studio n’est pas une équipe d’assistants anonymes, mais un vrai laboratoire, avec d’autres artistes, des architectes, des designers.

Si le livre est participatif, le site internet de l’artiste l’est plus encore. Il est sous-titré «Your uncertain archive». On pourrait s’y promener des heures en tissant sans cesse d’autres relations entre ses nombreuses œuvres. On peut aussi simplement remonter le temps des images postées chaque jour. Et croiser par exemple une très belle photographie qui éclate le soleil du solstice en un ruban de Möbius étoilé.

On ira aussi cliquer dans le menu sous Little Sun. Ce projet, lancé en juillet 2012 à la Tate Modern et décrit comme «une entreprise sociale inclusive», a déjà permis de distribuer 200 000 petites lampes solaires en forme de tournesol à travers le monde. Un petit pas pour donner de la lumière au 1,1 milliard d’habitants de cette planète qui n’ont pas d’électricité. Mais qui ont du soleil.

Aucune ruse dans

ce travail: il ne s’agit pas d’illusionner

mais d’impliquer