Tanger. L'Amour fol (Mercury 063 656-2/Universal)

Il martyrise la grammaire, crée des collisions entre les mots, dynamite la syntaxe. Philippe Pigeard, auteur et chanteur de Tanger, n'écrit comme personne. Ou plutôt si, comme un poète pressé. En mode automatique, l'outrance dans le barillet lexical. Urgence de l'instant, radiographies ici et maintenant. Calme et tempête, respirations et tensions. Zébrures sonores et soubresauts instrumentaux et électro en écho. Ainsi est reçu L'Amour fol, quatrième opus free-rock aux nuances infinies et aux contrastes saisissants. Album le plus abouti, percutant et épuré de Tanger en sept ans de tribulations.

D'un état du monde sans espoir à l'espoir de lendemains moins sombres, L'Amour fol ouvre des portes sans jamais les refermer. Pas de traces de constats définitifs, juste l'esquisse de sentiments et de chocs éprouvés. Déclinaisons au présent d'un avenir incertain, en construction. Même si l'inaugural «Botox planétaire» annonce «L'histoire est pliée/blottie sous la couette/Elle tire des plans sur le Koweït», le ciel dessiné par Tanger réserve ses augures pour un autre jour. Ni bleu ni nuageux, mais dans un perpétuel entre-deux.

Au fil du disque des Parisiens, plus work in progress que jamais, les chansons jettent des ponts entre les genres musicaux, jouent subtilement avec tous les héritages. Plus encore que Le Détroit, précédent disque avec une trame solaire striée par les percussions arabisantes de Dar Gnawa et la guitare folle de Gary Lucas, L'Amour fol explore un plus large pan de mémoire. L'avant-propos de Tanger est cette fois de «questionner la notion de music-hall», «tenter de trouver sa place parmi toutes les archives», «se situer dans une entité qui embrasse toutes les musiques». Une démarche passionnante, identitaire, qui sied bien à ce trio de têtes chercheuses dans la lignée de Kat Onoma, en marge d'un rock trop souvent aseptisé, peinant à digérer ses influences.

Dans l'agencement et le détournement des esthétiques proposés, Brel et Madonna côtoient Bette Davis et Frank Sinatra. Chanson, pop et rock revêtent la même importance culturelle que les mythes hollywoodiens. Le «Johnny Palmer» de Damia croise la figure de la Laura Palmer rôdant dans le Twin Peaks de David Lynch. Pour affirmer que musique et cinéma, même combat, ou en tout cas quête identique de l'intimité. «L'universalité est au plus profond de l'intime», détaille Philippe Pigeard au cours d'un coup de fil qui permet de dénouer l'écheveau d'une pensée artistique volontariste.

Seule exception sur la ligne horizontale de ce panorama, le jazz. Cher à Tanger, il a toujours sous-tendu les branches de l'arbre musical depuis les premières sessions enregistrées en 1996. Pas par élitisme mais juste en raison de la liberté qu'il insuffle dans la musique. Aux échappées belles, aux improvisations, «aux créations loin des partitions» que le genre autorise et favorise selon Philippe Pigeard. Un jazz électrifié «aux convulsions extraordinaires» et qui offre le plus de dérives possible à un groupe séduit par les jeux de lumière autant que par les parts d'ombre.

D'une intention conceptuelle, qui guidait déjà leurs deux précédents albums, Le Détroit et La Mémoire insoluble, Tanger trouve une fois encore des applications concrètes sous la houlette du producteur electro Kid Loco et grâce aux arrangements soyeux de David Sinclair Whitaker (Nico, Gainsbourg). Si l'écriture peut paraître littéraire, Tanger est loin d'être un groupe arty.

Au fil des mises en espaces sonores, des développements incessants d'une dramaturgie musicale, c'est plutôt des sources d'inspiration éclatées qui affleurent. Comme sur «Le petit soldat», chanson anti-guerre censurée qui recourt à des noms de jouets pour souligner l'absurdité de «l'attitude téméraire». A l'image du processus d'écriture par «prélèvements» qu'a adopté cette fois Philippe Pigeard: «J'utilise de moins en moins de carnets de notes et privilégie les cuts-up divers, de documents administratifs, de jaquettes de films pornographiques allemands, de modes d'emploi. En vue de détourner et déconstruire la langue», détaille la voix ample qui donne un souffle unique à Tanger.

Si des éléments autobiographiques surgissent, comme cette «dépression colossale» qui innerve le sublime «Un homme est inerte» ou la déchirure sentimentale qui traverse «Love Song», Pigeard les noie dans un propos plus large et moins identifiable. Car Tanger «reste à l'état de potentiel créatif», capable d'accueillir encore beaucoup de sons et de déraisons.