Kim Kashkashian. Hayren – Music of Tigran. Mansurian and Komitas (ECM New Series 1754 461 831-2/ Phonag)

Retrouvailles discrètes. Presque secrètes. Kim Kashkashian, altiste de braise, américaine de passeport et arménienne de sang, revient à ses terres. Avec la douceur d'une fée, elle donne vie à une pièce composée pour elle par son compatriote Tigran Mansurian. Elle y avance avec la force tranquille de grands mouvements lents, guidée par des percussions qui sont autant de bornes lumineuses sur le trajet du retour aux sources.

Tigran Mansurian, que les exils familiaux ont fait naître à Beyrouth en 1939, a retrouvé l'Arménie au Conservatoire d'Erevan dans les années cinquante, où il apprend la composition. Un premier amour pour la musique sérielle ne l'empêchera nullement de résoudre ses équations atemporelles: conjuguer la tradition arménienne et le langage contemporain, marier, dans des formes épurées, les folksongs et l'invention.

Tigran et Kim, comme sans doute des milliers d'Arméniens de la diaspora, ont dans l'oreille les mêmes chansons, et des harmonies sur lesquelles leurs voix se réfugient chaque fois qu'ils fredonnent par inadvertance. Leur petite musique de nuit, leur Frère Jacques à eux, s'appelle Komitas. Voilà le troisième musicien de cette histoire gigogne. Il est le vieux sage qu'il fallait retrouver, après les péripéties, les épreuves historiques et les fausses pistes. Et ces retrouvailles-là clouent sur place, même lorsqu'on y assiste en touriste parachuté. Dans des mélodies susurrées par l'archet, d'autres chantonnées sans dessein spectaculaire par Tigran Mansurian lui-même, on rencontre un père fondateur. Et dans la voix de Mansurian, dont on ne sait plus s'il chante Komitas ou s'il l'incarne, s'entend une vieille douleur, qui exige ses repères biographiques.

Parce que le père Komitas est mort fou à l'hôpital de Villejuif, près de Paris en 1935, suspendu dans l'hébétude. Il n'était jamais revenu, depuis le génocide de 1915, de la torture, de la prison et de la destruction de ses papiers-musique. Né en 1869 en Asie mineure, il avait transformé son enfance d'orphelin au séminaire en récolte boulimique de sonorités. Adolescent, il tend l'oreille vers les moinillons, les laboureurs, les grands-mères, et les amoureux, d'un bout à l'autre du territoire arménien, pour transcrire leurs chansons et leurs rogations sans âge. Il réalisait, aux confins du XIXe siècle, la compilation d'une terre, avant de sidérer son monde – sur les scènes d'Europe et de Russie, avec sa voix.

«Aucun de nous ne pouvait soupçonner les beautés de cet art, qui n'est ni européen ni oriental, mais possède un caractère unique. Il y a du soleil dans ces chants… Rien de plus touchant que de voir le Révérend Père Komitas s'incliner avec douceur et dignité sous son grand capuchon noir, puis reprendre une dernière strophe qu'il chante à voix basse…»

Voilà ce qu'on disait de Komitas dans les journaux parisiens de 1906. Et c'est la même idée qui s'impose en écoutant la version qu'en donne Tigran Mansurian: il adapte cette matière stratifiée pour voix de pauvre, percussion et nappe graineuse d'alto. Voix tout sauf athlétique, Tigran Mansurian joue d'un timbre vacillant, déséquilibré, épuisé, vrai comme une parabole.

Dans dix petites pièces d'à peine trois minutes, il peint Komitas en mystique, en chaman aimanté par l'Asie (Hov arek), en papillon dansant, en Zorba caucasien dans le superbe Hoy, Nazan. Comme on joue sur un piano élémentaire les petites fugues hallucinées d'un échappé d'asile.