Superflu

Tchin tchin

(Le Village vert/Zomba Records)

Superflu souffre des frontières. A l'image de la génération montante de la pop française (Mendelson, Autour de Lucie, Ignatus, Little Rabbits…), la formation nordiste peine encore à traverser les Alpes. Quasi inconnu en Suisse romande, malgré un passage réussi au festival genevois La Bâtie, Superflu s'est pourtant construit, en deux albums, une place au soleil dans le paysage musical francophone. Séance de rattrapage à l'occasion de la sortie de Tchin tchin, second opus sombre et venimeux, que Superflu présentera en live dans le cadre du festival Voix de Fête (le vendredi 9 février au Chat noir de Carouge/GE).

Publié en 1997, Et puis après on verra bien annonçait la couleur avec une belle assurance. Entre gris clair et gris foncé, ce premier opus remarqué trouvait sans avoir l'air d'y toucher la voie idéale entre le minimalisme des frenchy les plus tendance (Dominique A, Françoiz Breut, Tue-Loup) et un songwriting à l'américaine (Dylan, Cowboy Junkies, Beck, Elliott Smith). Débraillé, mais truffé de trouvailles mélodiques, noir mais limpide, ce tissu musical superbement ouvragé réconciliait les contraires sur le fil de deux voix. Un homme – Nicolas Falez, parolier, guitariste et principal moteur du groupe – et une femme – Sonia Bricout. Un couple tantôt uni, tantôt déchiré, délivrant un flot d'histoires quotidiennes, mais rarement anodines.

«On s'est dit qu'on pouvait avancer en essayant des choses: appréhender la musique comme un puzzle, coller ensemble des éléments simples qui peuvent avoir un bon rendu à l'arrivée, explique Nicolas Falez. On a digéré l'apport de la scène lo-fi. Il ne s'agit pas de faire crade pour faire crade, mais de faire avec ce qu'on a sous la main.» Le Lillois revendique au cœur de son panthéon personnel des influences aussi diverses que Leonard, Albert et les frères Co(h)en, Marc Chagall, Tindersticks, Calexico, Julio Cortazar, Nick Cave, Claire Denis, Henry Roth ou Georges Perec…

Un programme ambitieux, pour une formule risquée. Mais si beaucoup se sont cassé les dents sur l'exercice, il respire chez Superflu une sorte d'évidence naturelle. Sentiment encore renforcé par l'écoute attentive de Tchin tchin. Si l'intervention occasionnelle d'une batterie, d'un banjo ou d'un orchestre de cordes permet d'élargir quelque peu la palette musicale du groupe, la tonalité générale reste la même. Héritage probable d'une formation à l'Ecole supérieure de journalisme de Lille, par laquelle le trio fondateur du groupe (Nicolas Falez, Sonia Bricout et Sébastien Drique) est passé le temps d'un diplôme, l'écriture ne s'éloigne pas du souci de réalisme qui caractérisait les premiers textes, jouant de la proximité sans pudeur ni emphase. Pas d'artifices, pas de métaphores, mais une course perpétuelle à l'essentiel. Nicolas Falez: «Je suis très influencé par l'écriture visuelle de Richard Brautigan, de John Fante ou de Bukowski, cette façon d'écrire des choses imagées, de capturer des instants, comme on clouerait des papillons sur une planche.»

Taquinant le diable, se moquant des anges, Superflu parvient à souffler le chaud et le froid sans verser dans la pompe ou dans l'anecdote. Performance rare qui doit beaucoup à la mise en son de Tchin tchin, travail d'orfèvre partagé entre Bruxelles, pour l'enregistrement, et Tucson, Arizona, pour le mixage. La voie de l'exil volontaire avait déjà été suggérée avec succès par Jean-Louis Murat, Married Monk et The Little Rabbits, elle trouve ici une nouvelle justification via le savoir-faire Jim Waters (Sonic Youth, John Spencer Blues Explosion…).

Toujours austère, mais moins aride, la production suit au millimètre les pleins et les déliés du répertoire, valorisant chaque ingrédient sans en altérer l'arôme. Avec, au final, un album tout sauf superflu.