Tortoise

Standards

(Warp CD81/Zomba)

Deux ans se sont écoulés depuis la sortie de TNT, précédent album de Tortoise. Une éternité à l'échelle du rock, dont les microclimats stylistiques ne durent en général que l'espace d'une saison. Saveur du mois il y a peu, le post-rock apparaît aujourd'hui comme un genre parmi d'autres, avec sa poignée d'électrons libres et son lot d'épigones appliqués, entretenant sans audace ni passion les plans rythmiques et mélodiques inventés par les premiers.

Dans cette galaxie aux contours flous, le vétéran Tortoise est toujours apparu comme un groupe à part, quelques bons mètres en avant du peloton de ses clones. Un statut de guide que réaffirme de manière péremptoire le titre de son quatrième album, Standards. Un peu comme si le quintette de Chicago revenait périodiquement établir de nouveaux formats musicaux, appelés à devenir des classiques à réinterpréter, à la manière des «standards» de jazz.

Que personne n'y parvienne tout à fait, voilà surtout ce que réitère avec panache ce Standards. Car si l'esthétique instrumentale de Tortoise demeure immédiatement reconnaissable, et si la plupart des morceaux présentent de fortes similitudes avec leurs petits frères des trois albums précédents, le temps joue en sa faveur. L'avance qu'a prise Tortoise avec ses premiers albums au milieu des années 90 est telle que personne jusqu'à présent n'est parvenu à en proposer une relecture convaincante, se contentant de quelques gimmicks parmi les plus saillants: le refus du chant, l'utilisation mélodique des basses et des guitares et l'apport de motifs rythmiques répétitifs issus des univers du dub, de l'électronique, du minimalisme et de la percussion africaine.

Depuis son premier disque, Tortoise en 1994, le groupe s'est forgé une esthétique propre, combinant le passé hardcore de ses membres avec la découverte du dub et de l'électronique. Fortement marqué par le fondateur Spiderland (1991) de Slint, groupe éphémère qui, le premier, ose l'abandon du chant pour renouer avec une complexité rythmique et harmonique longtemps étrangère au format rock, Tortoise échafaude une suite d'instrumentaux minimalistes. Deux basses, une batterie et quelques manipulations électroniques suffisent à composer un album manifeste, offrant au rock américain une section rythmique digne du dub chaloupé des légendaires Sly & Robbie.

Débarrassé de tout ce qui pouvait le rattacher au rock à guitares, le «post-rock» de Tortoise, tel qu'on le baptise alors, prend de l'ampleur avec l'arrivée de nouveaux musiciens, dont le guitariste David Pajo, ex-Slint aujourd'hui reconverti en Papa M. Sur Millions Now Living Will Never Die (1996), incontestable chef-d'œuvre du groupe, les guitares le disputent aux sons de vibraphone et aux plages électroniques de «Djed», suite de 20 minutes qui ouvre le disque de manière magistrale, larguant définitivement les amarres avec le sens de la durée propre à l'univers rock.

Plus proches du jazz et de l'électronique, TNT et surtout Standards élargissent encore l'univers sonore de Tortoise, déposant différents sédiments d'electronica, de minimalisme, de hip-hop, de world et de musique concrète sur leurs armatures rythmiques syncopées. Plus radicalement électro que son prédécesseur, Standards applique à l'instrumentation acoustique du groupe un filtrage par le travail de studio qui contribue à en «salir» la ligne claire. Saturé de bout en bout, les aiguilles dans le rouge, Standards parvient ainsi à concilier la haute sophistication harmonique et instrumentale du groupe avec un son brut et bricolé, offrant aux dix plages instrumentales de l'album un retour salvateur à la rugosité du rock qui lui donna naissance. Avant les autres, une fois de plus.